mardi 5 février 2013

Witch Hunt



Alex Hoffman
Le saxophoniste new-yorkais Alex Hofmann fait beaucoup de bruit depuis quelques jours dans la jazzosphere qui s'excite à nouveau de l'arène qu'il a ouverte et de son odeur de sang si forte qu'elle attire tous le musiciens du monde vers sa page FB (avec son lot d'outrances et d'indignités qui n'est pas sans rappeler le débat qui s'est tenu ici et qui a déclenché notre processus de consultation). L'étincelle fut allumée par ces simples mots sur son mur FaceBook : Fuck Wayne Shorter.

Avant de continuer plus avant, je tiens à dire ici que je ne partage pas du tout ses goûts musicaux ni son point de vue philosophique qui vise à penser que la vie n'est pas un cadeau et que toute émotion, toute notion de distraction, d'entertainment, n'est qu'une illusion qui nous tient éloignés de notre réelle condition d'esclave. La fonction primaire de l'art serait par conséquent de combattre avec ardeur cette tentation à l'émotion qui est vécue par lui comme une supercherie, une fraude. Tout artiste qui céderait à cette tentation ne mériteraient pas à ses yeux ce vocable. Pour ceux qui parlent anglais, un résumé des sa pensée sur ce BLOG. Force est de reconnaitre une certaine logique et un certain panache dans ce gros coup de gueule, notamment quand il dit qu'il n'a que faire d'une carrière professionnelle.

Wayne Shorter
Pour ma part, ce sont mes émotions qui me soulagent de ma condition d'homme, et surtout le fait de les partager avec mes congénères, mais ce n'est pas le sujet de ce billet, et je ne serai pas de ceux qui tireront sur l'ambulance. Car on devine bien à travers cette position radicale, l'expression d'un profond mal-être et d'une grande frustration. Au passage, faut-il que nous soyons si peu sûr de nous-même pour qu'une charge contre le musicien de jazz vivant le plus consensuel (Shorter) nous mette dans un tel état d'hystérie collective ? Lui ne tire par précisément sur une ambulance et je lui trouve du courage à s'en prendre à une telle icône (que pour ma part j'adore absolument, toutes périodes confondues, avec néanmoins quelques réserves sur son dernier quartet, mais vous vous en foutez et vous avez bien raison).

En vérité, je partage certaines de ses frustrations et je trouve salutaire de lire de la part d'un musicien que l'art et l'entertainment ce n'est pas la même chose. C'est encore plus fort quand c'est un américain qui le dit, dans un pays qui n'a jamais fait cette distinction. Mais de ce ce côte-ci de l'Atlantique, sommes- nous beaucoup plus sages ? Ne sommes-nous pas entrés en plein dictat de l'opinion publique nous aussi ? Ce qui vaut pour les politiques, les émissions de télé et de radio, ne vaut-il pas pour le jazz désormais ?

Alain Jean-Marie
Trop de projets viennent truster les scènes des festivals de jazz quand ils entretiennent un rapport à cette musique par trop superficiel et anecdotique, un peu comparable au rapport que les jeunes candidats à la star academy ont avec le rock ou la pop, ou au rapport que Citroën entretient avec la peinture de Pablo Picasso. Je n'ai rien contre le cross-over (même si dans la majorité des cas, les deux, trois, voire quatre styles et cultures associés en ressortent bien plus appauvris qu'enrichis) mais j'ai un très gros problème quand je lis presque partout que c'est l'avenir du jazz.

Dans les années 90 il fallait se battre contre l'idée très largement répandue selon laquelle la musique électronique constituait une modernité, une avancée sur la musique acoustique. On voit bien ce qu'il en a été. Aujourd'hui, c'est le cross-over. Tous ces trios de pianos qui proposent une musique aux accents pop/rock sans épaisseur ni saveur, comment ont-ils construits leur parcours ? Dans l'étude des maîtres ou la mise en place d'un plan marketing ? Sont-ils seulement allés écouter l'immense Alain Jean-Marie ? Connaissent-ils Nelson Veras ? Qu'ont-ils écouté en somme ? Que savent-ils de cette musique, de ses exigences mélodiques, harmoniques, rythmiques, de forme et de son ? À les entendre malheureusement pas grand chose, et je souffre quand je vois le peu de discernement dont font preuve ceux qui les programment et les portent au pinacle, au détriment de musiciens autrement plus créatifs et profonds.

Jonathan Finlayson
Jonathan Finlayson ou Ralph Alesi jouent des quarts de tons depuis au moins 15 ans, et ils le font sans pistons supplémentaires ni storytelling, avec une musique que je n'aurai pas la cruauté de comparer à celle d'Ibrahim Maalouf. Il faut lire pourtant les réactions des internautes (voir ce billet sur Médiapart, et les commentaires....) quand on ose critiquer ce musicien qui court les plateaux télé, et qui est probablement celui qui va le plus tourner cette année. Je n'ai pas le sentiment là non plus de tirer sur une ambulance. Qu'on songe pourtant au décalage de traitement entre ces deux trompettistes essentiels, (Alesi et Finlayson) que ce soit dans la presse ou sur les scènes avec le traitement médiatique d'un Maalouf. Si cet avènement du jazz bling-bling, du jazz cellophané est si frustrant c'est parce que nous savons la richesse de la production qui est maintenue dans l'ombre par des programmateurs contraints et frileux.

On m'objectera que cela a toujours était ainsi. Les musiciens plus faciles et plus média-friendly ont toujours été privilégiés sur ceux qui étaient plus novateurs, plus exigeants et plus profonds. Soit, et alors ? Est-ce une raison pour ne pas s'en offusquer et le déplorer publiquement ? Les musiciens sont-ils devenus si peureux maintenant qu'aucune prise de position un peu critique ne soit possible sans risquer une sanction professionnelle définitive ? Et si tel est le cas désormais, si cette parole ne peut plus se dire, n'est-ce pas là la démonstration éclatante d'une situation devenue totalement délétère que ce billet veut dénoncer ? Avons-nous oublié les polémiques qui ont émaillé l'histoire du jazz dans les années de grandes évolutions et de fortes personnalités ? Monk (que j'adore) ne s'est-il pas levé pour aller aux toilettes quand, lors d'un blindfold test, le journaliste lui a passé un morceau de Oscar Peterson (que j'aime beaucoup) ? Que ferait-il aujourd'hui ? N'a-t-on plus le droit d'exprimer un opinion divergente quand on est musicien ?

Thelonious Monk
Plus grave encore ; la critique est encore moins permise quand elle s'adresse aux professionnels qui vivent de nous programmer, de nous sélectionner et en définitive de nous juger. Disons-le tout net, celle-ci est suicidaire. À moins que les musiciens - comme leurs confrères américains sont en train de le comprendre - aient de nouveau le courage de reprendre un peu leur destin en main, et n'aient plus peur de dénoncer les dérives qui minent notre communauté.

Ce soir, je serai au Duc des Lombards pour écouter le quartet atypique de l'incroyable Guillermo Klein avec Aaron Goldberg, Miguel Zenon et Chris Cheek (je note que tous les artistes qui figuraient dans les pilotes d'émissions que j'avais soumis à Sébastien Vidal et qui furent à l'origine de ce blog ont quasiment tous été programmés au Duc depuis… je ne peux que m'en réjouir). Je me souviens avoir évoqué son groupe Los Guachos avec l'ami Frank Bergerot à la terrasse du Cavalier Bleu il y a... treize ans ! Combien de double-pages lui ont été consacrées depuis dans la presse spécialisée française ?

Pou finir, je me contre-fous du nombre de Like que ce billet va récolter sur Facebook. En revanche j'aimerai bien entendre un peu plus les musiciens français dont la voix porte pour exprimer ces frustrations que je vous sais nombreux à partager en privé.

À ce soir au Duc.

PS : Plus aucune réponse nulle part concernant nos démarches entreprises il y a plus d'un an auprès de la puissance publique. Black-out total qui ne manquera pas de ravir ceux qui souhaitaient nous voir échouer. À quelque chose, malheur est bon.