mercredi 23 octobre 2013

Les gestes du phrasé

Une étude anglaise récemment publiée dans le Compte-rendu de l'Académie des Sciences a démontré que la grande majorité d'entre nous écoute la musique avec ses yeux plus que ses oreilles. Plus le musicien multiplie les manifestations physiques de son implication en jouant, plus il a des chances de toucher son public, peut importe finalement ce qu'il joue. C'est vrai dans le classique, malheureusement dans le jazz aussi, et ça explique bien des succès récents. 

Qu'on revienne pourtant aux rares vidéos de Charlie Parker comme celle-ci avec Coleman Hawkins où les deux hommes sont tout entiers dédiés à leur phrasé. Cette façon si naturelle et élégante - à la fois détendue et centrée - de jouer était la norme pour tous les musiciens de l'époque. Songez aux quintets de Miles Davis où chacun est quasiment immobile tout en jouant une musique explosive. Regardez Coltrane ; nul besoin de se tordre dans tous les sens pour produire un des discours les plus intenses de l'histoire de cette musique.

Je me souviens que ma vielle professeur au conservatoire d'Aix en Provence, Mademoiselle Courtin, me disait toujours qu'il ne fallait pas disperser son énergie inutilement en gestes ostentatoires parce que le phrasé exige trop de concentration. Toute cette énergie perdue, l'est avant tout pour le discours musical. Car ce que le phrasé dit, le geste n'a pas à la redire, et ça marche dans l'autre sens : le geste finit par dire ce que le discours ne parvient pas à exprimer. Plus on gesticule sur scène, moins on phrase réellement pour ne plus produire qu'un jeu saturé d'effets éculés, à l'énergie puérile et sans substance. Dans ce contexte, plus d'autre choix que d'écouter avec ses yeux.

Bien sur, la majorité des musiciens de jazz continue aujourd'hui de perpétuer cette tradition du phrasé, mais ce ne sont pas toujours ceux que vous verrez dans les festivals cet été.



Dans son journal, Julien Green a écrit ; la plupart des hommes trahissent leur jeunesse. Aucun doute à voir notre classe politique. C'est aussi pourquoi il vaut mieux toujours garder les yeux - et les oreilles - sur les jeunes, ceux-là même qui sont descendus dans les rues ces derniers jours pour rappeler à la France déboussolée des valeurs essentielles.

Voici deux films réalisés au Studio la Caisse Claire, à Sceaux, avec deux groupes que j'ai suivi dans le cadre d'un cursus Post DEM Jazz que j'anime à l'EDIM où j'enseigne. Il s'agît d'accompagner une formation déjà constituée dont au moins un membre a obtenu son DEM jazz. Nous nous voyons une fois par mois pendant huit mois et à l'issue de cette période, nous enregistrons le fruit de leur travail. Pour qu'ils puissent produire quelque chose d’intéressant, il faut évidemment qu'il y ait un engagement régulier et du travail entre chaque séance de la part des musiciens. Nombre d'entre eux ont obtenu leurs diplômes chez nous, et nous sommes fiers aujourd'hui de les voir grandir hors de nos murs.

Des groupes comme ceux-là, il en existe des centaines - des milliers ? - partout en France. Bien souvent, vous ne les entendrez pas dans les clubs mais plutôt dans des petits bars où il n'attendent que vous pour prolonger cette longue tradition d'échange.

mercredi 2 octobre 2013

Notre amour est intact

J'ai pris connaissance seulement récemment d'une prise de position qui remonte à deux ans déjà du grand guitariste Kurt Rosenwinkel, sans doute un des musiciens de sa génération les plus influents à travers le monde. Il dit ceci (la traduction est de mon fait, mais vous trouverez un article à ce sujet sur l'excellent blog de Peter Hum sur Ottawa Citizen) :

Kurt Rosenwinkel
"La plupart du jazz aujourd'hui craint (...) S'il vous plait, peut-on faire en sorte que la musique ne craigne pas ? Et ne pas faire semblant quand c'est le cas. Prendre le problème à bras le corps, S'il vous plait ! Juste faire de la meilleur musique, car on dirait que les musiciens se disent que c'est cool de faire n'importe quoi. Ce n'est pas cool. Ce n'est pas cool pour moi quand la plupart de la musique est horrible et que les gens pensent à raison que le jazz craint. Ce qui est le cas, la plupart du temps...". 

Ce à quoi, l'excellent bassiste Dwayne Burno répond : "La plupart du jazz aujourd'hui craint parce que trop peu de gens se soucient de jouer ce qu'ils croient être le jazz, ou même savent ce qu'il est ou réellement ce à quoi il devrait ressembler. Ruinés par l’écueil de l'argent des universités, je rigole de tous ces gamins qui ont un master en jazz et qui ne peuvent pas jouer un blues, une anatole, une ballade, s'assoir au piano et accompagner deux grilles de blues swing, ou tout simplement swinger sur leurs instruments. Tout le monde veut produire un jazz hybride , un magic bullshit elixir (je ne veux/peux pas traduire ça...) alors qu'au fond, ce sont surtout des fans de rock qui pensent que le jazz, c'est ce truc cool où il n'y a pas de règles. Il y a même un manifeste bidon que vous pouvez acheter qui explique comment vous pouvez maitriser cette musique sans effort, et bla bla bla bla bla. POURTANT, personne ne maitrise rien au point de surpasser les MAÎTRES tels que Tatum, Monk, Ellington, Coltrane, Parker, Gillepsie, Basie et tant d'autres qui ne tiendraient pas ici. La réponse idiote serait de dire combien le swing est une chose vieille et dépassée. Je reviens à ma déclaration où je disais qu'il y a beaucoup trop de monde qui pensent qu'ils savent ce qu'est la musique alors qu'ils ne sont même pas sur la même planète et n'entendent pas les fondamentaux les plus élémentaires, comme savoir swinger et faire de la musique qui sonne bien aux oreilles. Ce n'est pas notre boulot de permettre à des trous du cul à Beatdown (jeux de mots en référence à DownBeat) et JazzTimes, ou toutes autres publications pompeuses, de dicter quelle direction la musique doit prendre du haut de leur ignorance ou de leur haine et manque de respect pour la musique comme lieu d'expression et de créativité, et forum de l'art qu'elle est réellement. Notre boulot en tant que musicien, c'est de soulager et de soigner l'âme de ceux qui nous écoutent. Nous devrons aussi produire de l'émotion et des sentiments et provoquer des pensées contemplatives. Mais la volée de bois vert que je vais recevoir après que j'ai envoyé ce texte ne viendra pas de ceux qui savent jouer cette musique. Il viendra des poseurs et des charlatans qui œuvrent tous les jours à se méprendre et à tromper les ignorants qui réussiront à écouter leur musique de merde, parce que la vérité fait mal".

Dwayne Burno
C'est clairement l'expression d'une grande frustration qui peut être taxée d'excessive mais qu'on aurait grand tord de juger insignifiante pour autant. Car cette frustration est bien plus réelle et partagée que le silence des musiciens pourrait parfois le laisser croire. J'entends déjà les critiques que va provoquer ce post : encore une prise de position discriminante, l'expression d'une chapelle. C'est plus facile de renvoyer les musiciens aux styles qu'ils pratiquent et de les opposer entre eux que d'entendre ce qui est réellement dit ici. Car le style n'est absolument pas le problème. Je compare toujours le style de jazz au style vestimentaire. Cela ne doit jamais être une question discriminante. 

La question, c'est celle des fondamentaux qui doivent être au cœur de notre engagement de musicien, quelque soit le style que nous endossons. De Tatum, à Monk, à Paul Bley, à Ornette Coleman, à Wayne Shorter, à Michael Brecker, à Bud Powell, à Andrew Hill, à Alain Jean-Marie, à Shirley Horn, à Nelson Veras, à Mark Turner, à Steve Coleman, ce sont les mêmes fondamentaux qui confèrent à leurs musiques sa valeur, sa pertinence, sa permanence et son appartenance à la grande famille du jazz : le placement, le son, la maitrise de l'instrument, le sens mélodique, l'invention de l'instant, l'intuition harmonique, l'intelligence physique de la forme, la capacité d'abandon, le rapport charnel au temps et au rythme, l'interlpay, la réactivité du jeu collectif, la culture, la connaissance et le goût des maîtres… Autant d'éléments objectifs qui constituent une grille de lecture et permettent de constater combien le jazz est toujours vivant aujourd'hui - plus que jamais - et qu'il ne faut surtout pas opérer de hiérarchie des styles. Il est vivant précisément parce que cohabitent dans un même moment historique tant de styles différents qui partagent les mêmes fondamentaux. Mais encore faut-il les comprendre, les entendre, afin de faire la distinction entre les propositions sincères et légitimes de celles qui le sont moins. 
Bud Powell

Il n'y a pas de Jazz de création. Cette expression est abominable. Elle porte en elle tout ce qui m'indigne dans le traitement ce cette musique en France. Qui peut se poser en créateur aujourd'hui ? Avec cette notion, on est de plein pieds dans la discrimination, la vraie, car on opère une hiérarchie et on méprise tout ce qui fait la richesse de cette musique, sa diversité et son essence. Il est de notre rôle, nous les musiciens qui produisons cette musique, de le dire aujourd'hui, et je suis surpris de voir que malgré les moyens dont nous disposons avec internet, nous les mettons si peu à profit pour exprimer cette vérité. La peur semble toujours plus envahissante, comme si nous avions complètement intégré le rapport de force implacable qui voudrait que nous ne soyons plus autorisé à dire nos frustrations mais uniquement nos "actualités", notre story-telling, nos auto-promotions qui finissent toutes par s'annihiler dans le brouhaha de nos individualismes additionnés. 

À ceux qui disent que nous sommes aigris, je leur réponds que nous pouvons être frustrés sans pourtant devenir aigris. Frustrés de constater que les intermédiaires qui sont censés favoriser les échanges entre les musiciens et le public produisent toujours plus de filtres discriminants basés sur des critères que nous dénonçons comme étant illégitimes (création, bancables, etc.). Frustrés d'être les otages des ces intermédiaires et de voir notre musique confisquée par une poignée d'idéologues ou de marchands. Mais aigris non, pas du tout. Venez à nos concerts (Dwayne Burno dans le quintet de Jeremy Pelt par exemple, ou Steve Coleman ou le magnifique Alain Jean-Marie dans n'importe quel contexte), venez à nos cours, regardez comment nous continuons de produire notre musique malgré cet environnement défavorable, écoutez nos disques, et vous verrez combien notre amour du jazz est non seulement intact, mais encore plus fort chaque jours.