samedi 30 novembre 2013

Enseignement Vs apprentissage

Simon Goubert est un musicien exceptionnel, de ceux qui font de la France une terre de jazz. Son parcours est exemplaire à plus d'un titre et il continue, à travers ses nombreux projets et collaborations, de produire une musique d'une grande fraicheur et intégrité. D'ailleurs l'intégrité est un mot qui lui va bien et il vient de m'en donner une nouvelle preuve. 

photo Yann Renoult
Je l'avais contacté par email il y a quelques temps parce que je voulais qu'il témoigne devant ma caméra, comme d'autres l'avaient fait avant lui. Comme je n'avais pas de réponses, je l'ai appelé et c'est sans détour qu'il m'a donné les raisons de son silence : en désaccord avec mes prises de position récentes, que ce soit sur le Duc ou sur la nomination d'Olivier Benoit à la tête de l'ONJ, il ne pouvait accepter de se soumettre à mes questions. Du coup, nous avons engagé une discussion sur les thèmes de ces désaccords, discussion passionnante et hautement enrichissante pour moi. 

Au delà du cas particulier de l'ONJ (auquel, à part cette nouvelle édition, Simon a toujours été invité à participer, invitations systématiquement déclinées) sur lequel je reviendrai peut-être - ou pas - notre conversation a très vite porté sur la situation des jeunes musiciens et des nombreuses écoles qui se sont multipliées ces dernières années. C'est un fait qu'aujourd'hui, il y a dix fois plus de musiciens qu'il y a vingt ans, alors que les lieux de diffusion n'ont pas suivis cette même expansion sur tout le territoire, et certainement pas à Paris qui a vu tant de scènes disparaître. C'est même cette réalité qui avait motivé notre engagement il y a deux ans.  

Simon me disait que son principal regret aujourd'hui, c'était l'absence de clubs ouverts toute la nuit où aller jammer et où retrouver une communauté qui semble désormais décimée. Pour ma part, je me souviens des bœufs où j'allais à la fin des années 80, et je me rappelle même un soir au Duc où Simon m'avait fait monter sur scène. Il m'avait accompagné avec l'intensité qui a fait sa réputation, sans jamais me baby-siter. C'est un moment que je n'ai jamais oublié, où j'ai appris beaucoup plus que dans les salles du CIM où je trainais à l'époque (CIM qui était un immense bordel, il faut bien l'avouer, mais aussi un lieu de rencontre sans équivalent à Paris, en grande partie grâce au regretté Alain Guerrini).

De l'apprentissage de cette musique dépend évidemment la forme que prendra celle-ci. Avec l'apparition de tous ces lieux d'enseignements, écoles associatives, et classes de jazz dans les conservatoires, on est passé d'un apprentissage en clubs à un apprentissage en classe. Cette transition est tout sauf anodine. Pendant des décennies, les musiciens de jazz étaient tous des musiciens de clubs. Aujourd'hui, une partie toujours plus importante de jeunes musiciens émergent sans être passés par cette école qui permettait aux pousses encore très vertes de se frotter à leurs aînés bienveillants, mais exigeants tout autant. C'était une école ancrée dans le réel, contrairement aux écoles d'aujourd'hui qui sont des bulles où l'élève évolue en vase clos, souvent bien loin des réalités de la vraie vie. Et puis ce brassage opérait une transmission naturelle tout en entretenant une communauté intergénérationnelle.

Simon Goubert, comme tant d'autres de sa génération, est un musicien de club. C'est cette culture qui l'a construit, c'est ainsi qu'il est devenu le musicien magnifique qu'il est aujourd'hui. Ce chemin, beaucoup continuent de l'emprunter, ici comme ailleurs, car rien ne remplace l'expérience de la scène et cet échange entre les générations. Expériences qui sont beaucoup plus compliquées à reproduire en salle de classe. Il y a également une notion de compagnonnage - qui reste encore très vive à New York - qui tend peu à peu à disparaître à mesure que les clubs n'abritent plus ces échanges et ne répondent plus à cette mission d'accueil.

Mais justement, puisque ces lieux se sont raréfiés, il incombe désormais aux écoles de remplir cette fonction, ce qui leur pose de nouveaux défis. Enseigner le jazz, c'est aussi offrir cette expérience de partage, ce rite de passage sur scène. C'est une question que nous nous posons constamment à l'EDIM où j'enseigne, et c'est pourquoi nous avons mis en place des rendez-vous réguliers au Sunside où nous présentons des groupes issus de l'école en première partie de soirée avant de proposer un jam session ouverte à tous (élèves de l'école ou non, l'entrée du club étant gratuite ces soirs-là). Il est malheureusement de plus en plus difficile de faire comprendre aux élèves l'importance de ces échanges. Pourquoi sortir quand je peux écouter la musique à la maison, gratuitement sur YouTube ? C'est aussi la question de l'engagement et du collectif, questions centrales dans le jazz.

Avec l’avènement des écoles, et plus particulièrement des classes de jazz en conservatoire, cette musique a connu un changement profond ces dernières années, une véritable métamorphose. D'excellentes choses en sont sorties, c'est certain, mais quelque chose s'est peut-être perdu aussi. À commencer par une communauté qui s'est pixelisée en une multitude de tribus de moins en moins liées entre elles. C'est peut-être aussi pour cela que nous sommes moins visibles, et moins audibles. Ce sont des questions essentielles car elles déterminent les formes que prendront les musiques, et la manière dont celles-ci seront jouées et partagées dans les années à venir.

Un colloque de deux jours s'est tenu à Chalon-Sur-Saône en juin dernier sur la question de l'insertion professionnelle du musicien de jazz. De nombreux intervenants sont venus débattre de ces questions qui furent au cœur de notre réflexion quand nous planchions sur notre rapport il y a deux ans. Le pianiste Bob Revel a rédigé une synthèse que vous pouvez télécharger ICI, et qui nourrira cette réflexion pour ceux qu'elle intéresse.