Agitez avant emploi

Cette fois-ci, c'est la Fnac, par le biais d'un de ses spécialistes des musiques du monde, qui illustre une nouvelle fois le mouvement de fond dénoncé ici à longueur d'articles et depuis des années. Cette tendance lourde qui ostracise toute une production et une diversité du jazz en Europe quand elle ne répond pas à l'idéologie qui voudrait que le jazz sans rock, pop, musiques électroniques, ou tout autre esthétique plus commerciale - mariée de manière évidemment très grossière, ostentatoire - ne présenterait plus d'intérêt, ne serait tout simplement pas digne de son époque. C'est d'ailleurs à cette condition qu'il va définitivement s'émanciper de l'Amérique, cette vieille tutelle désormais obsolète.

Son introduction aligne les poncifs en vogue :  

- On ne peut que constater qu'aujourd'hui la scène jazz européenne est d'un dynamisme sans égal. Comprenez, l'Amérique et New York ont perdu.
- Hors des codes convenus et nourris de formes musicales inattendues.
Comprenez, le jazz a papa, c'est fini. Ching-chigiling, c'est du passé. Place au groove "tribal" sur un accord de D-7 avec une pentatonique ascendante qu'on joue habillé de grandes toques "traditionnelles".
- La vitalité époustouflante des jazzmen européens. Comprenez, en dehors de ce pot-pourri où chaque style convoqué en ressort appauvri, circulez, y a rien à entendre.


C'est une doctrine portée par des gens qui visiblement ne connaissent pas bien l'histoire de cette musique, ses multiples courants et ramifications depuis un siècle. Cette méconnaissance ne serait jamais tolérée d’un chroniqueur de rock qui porte sa culture comme un étendard. Car si l'on compare ce positionnement critique propre au jazz aujourd'hui à d'autres esthétiques, on est frappé du contraste. Le rap tout comme le rock se doit d'être pur aux yeux du spécialiste, une vision là encore biaisée, étriquée, une intolérance à l'envers. C'est une idée que nous n'avons jamais défendue ici concernant le jazz.
 
À ce stade, il faut redire cette évidence ; nous n'avons rien contre les métissages. Il faut maintes fois le redire car il y aura toujours quelqu'un pour venir écrire oui, mais le jazz a toujours été fait de métissage. Ce à quoi nous répondons oui, et non. Il y a sans doute une part de métissage chez Coltrane, Monk, Dizzy Gillespie, Andrew Hill, Ornette Coleman, Mark Turner, Sandro Zerafa, Kurt Rosenwinkel, Alain Jean-Marie, Fred Pasqua, Kenny Kirkland, Nelson Veras, Jeff Watts... mais chez eux prédominent toujours ce qui a fondé cette musique et qui est encore d'actualité parce que pratiqué partout dans le monde; une certaine idée de la pulsation, du jeu collective, du phrasé, du son de groupe, un savant équilibre entre l'écrit et l'improvisé, une culture aussi qui fait que l'on parle à peu près la même langue et que l'on se comprend d'où que l'on vienne.

Heureusement, cette source n'est pas prête de se tarir et au contraire continue de produire chaque mois des disques et des concerts passionnants. Malheureusement, les musiciens qui ne cèdent pas aux sirènes commerciales et aux injonctions toujours plus pressentes des marchands, à cette doxa maintenant si établie en France, ceux-là, et ils sont si nombreux, sont oubliés. Ils sont délaissés au profit de propositions dont le jazz ne représente souvent qu'une écume sans saveur, un alibi.

Le collectif Zoot par le biais d'un de ses  membres éminents Neil Saidi, nous a adressé ce film qu'ils ont réalisés ces jours-ci. Nous sommes persuadés que la méconnaissance des jeunes et le relatif désintérêt qu'ils témoignent à l'égard du jazz est à mettre sur le compte de ce décalage croissant. Les marchands pensent qu'il faut édulcorer cette musique pour qu'elle s'adresse au plus grand nombre. Nous pensons qu'elle n'a pas à s'adresser au plus grand nombre pour commencer (sauf à vouloir en tirer un profit), et surtout qu'elle ne séduira jamais mieux que lorsqu'elle maintient son intégrité. Nous le vérifions depuis des décennies, dans des lieux improbables qui échappent à ce formatage. Ils - et ceux qui les fréquentent - constituent une raison d'espérer.


PS ; Si nous avons choisi d'illustrer cet article par une photo de Dizzy et une vidéo du dernier disque de Kurt Rosenwinkel, c'est parce que chacun singularise à sa manière - l'un avec la musique afro-cubaine, l'autre avec la musique brésilienne - ce qu'est un métissage réussit. Il implique pour cela une intime connaissance et une longue pratique des musiques que l'on entend associer, pour à l'arrivée produire un assemblage d'une grande cohérence, qui a hérité de la force de ces diverses cultures, et non un pauvre agglomérat insipide comme le sont les produits sous vide, une sorte de process jazz.

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