samedi 16 avril 2016

Festival de

Lu à propos du Festival de jazz de Nice ;

La programmation du nice jazz festival 2016 à été dévoilée. Au programme cette année du 16 au 20 juillet Melody Gardot (la marraine du festival), Robert Plant, Massive Attack, Ibrahim Maalouf, Youssou N’Dour, Abdullah Ibrahim, George Clinton, John Scofield, Brad Mehldau, Mark Guiliana, Snarky Puppy, ou encore le trompettiste Avishai Cohen. En hommage à David Bowie Chaque soirée portera le nom d'un des albums de la star décédée au début de l'année.

Quand les festivals de jazz commémorent la mort de David Bowie, mais surtout pas celles de Phil Woods, Mark Murphy, Paul Bley, John Taylor, Eddy Louis, Gunther Schuller, Ornette Coleman, Marcus Belgrave, Bob Belden, Lew Soloff, Orrin KeepNews, Clark Terry, tous disparus en 2015.... Bon c'est vrai qu'ils ont été moins importants pour le jazz que David Bowie.



Si vous avez le courage (moi j'ai coupé à "une musique qui a été reglamourisée..."), vous pouvez visionner l'interview de Sébastien Vidal, directeur artistique du festival (également du festival Django Reinhardt de Samois sur Seine, du Duc des Lombards et de la radio parisienne TSF jazz... et l'homme par qui ce blog est arrivé), où il nous explique les raisons de ce choix. C'est à dire, exactement ce qui nous consterne et que nous dénonçons ici depuis 5 ans. Une fois de plus, il faut saluer la constance avec laquelle il incarne, par son action, toutes les dérives bling-bling qui creusent le fossé entre les formes très variées, riches et complexes de cette musique et l'idée que s'en fait le public.

mercredi 17 février 2016

Incurie française

Chronique de Matthieu Charrier sur Europe 1. Par où commencer pour dénoncer un tel niveau d'incompétence sur une radio de cette importance ? Comment en est-on arrivé là ? Faut-il bien du mépris à l'égard du jazz pour le traiter avec tant de bêtise et d'ignorance ? Doit-on rappeler que le Avishai Cohen dont il est question ici n'est pas le même musicien que le contrebassiste du même nom ? Que dire enfin du climat de beaufitude crasse qui règne autour d'Apathie, le bien nommé ?

Le commentaire publié par la radio sous la vidéo (qui a été retirée de Daily Motion depuis, mais j'ai pris soin de faire une copie de celle qui figure encore sur YouTube, sans doute pas pour longtemps).

Né en Israël et installé aux Etats-Unis depuis les années 90, Avishai Cohen est un des jazzmen contemporains les plus brillants de sa génération. Avec quasiment un album par an, il a développé de nombreux projets, et on le connaît principalement pour son jeu de contrebasse. Mais pour ce nouvel opus, intitulé "Into The Silence", le musicien a décidé de surprendre en se mettant à la trompette (...)


Plus que jamais, les musiciens doivent comprendre que chercher à exister sur ces médias nationaux en produisant une musique édulcorée, aux formats adaptés à leurs exigences, cela revient à se coucher devant un rouleau compresseur. Plus que jamais, il est urgent d'affirmer notre indépendance quitte à la vivre dans l'ombre de cette grande imposture (voir la conférence de Roland Gori à ce sujet plus bas). C'est une question de dignité et d'intégrité.


video

dimanche 6 décembre 2015

La Fabrique des Imposteurs

A travers cette conférence, organisée dans le cadre des conférences de l'Université permanente de l'Université de Nantes, Roland Gori revient sur les idées fortes de son dernier ouvrage "La Fabrique des imposteurs".

Il évoque notamment la logique d'audimat (27'20)

Ce qui compte c'est la quantité, ce qui compte c'est la réaction que vous produisez, ce qui compte c'est les effets que vous produisez (...) cette logique d'audimat, c'est le cheval de Troie d'une logique du marché dans des secteurs de l'existence sociale qui jusque là en étaient préservés. C'est-à-dire en gros, il s'agit de vendre (...) cette capacité de vendre les apparences, c'est le propre de l'imposture.


L'imposteur est aujourd'hui dans nos sociétés comme un poisson dans l'eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l'apparence et à la réputation plutôt qu'au travail et à la probité, préférer l'audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l'opportunisme de l'opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l'art de l'illusion plutôt que s'émanciper par la pensée critique, s'abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l'amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l'imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L'imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l'opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.
 
Professeur émérite de Psychopathologie clinique à l'Université d'Aix Marseille et Psychanalyste membre d'Espace analytique. Il a été avec Stefan Chedri l'initiateur de l'Appel des appels dont il est l'actuel président. Il a publié de nombreux ouvrages dont les plus récents sont La Fabrique des imposteurs (2013), La dignité de penser (2011) et De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? (2010).

mercredi 7 octobre 2015

Un éternel recommencement

C'est une vieille histoire. Ça t'arrive toujours après un moment passé dans un confort relatif, entouré des musiciens familiers qui peuplent ton quotidien ; les maîtres, et les contemporains qui continuent de porter cette musique toujours plus loin.

Car beaucoup des disques qui te parviennent - plus de 90% ? - tu sais que tu ne les écouteras pas deux fois, tant il leur manque quelque chose de fondamental. Une profondeur, un geste pure et authentique, un chant jamais maniéré, une connexion physique et spirituelle à la musique, loin des modes, des postures, des outrances grossières qui viennent saturer l'espace étroit que les médias accordent à cette musique. C'est pourquoi, tu reviens toujours à ceux qui continuent de t'inspirer, de te guider, de te botter les fesses.

Quand soudain claque la baffe qui tout au long de ton parcours est régulièrement venue te rappeler le chemin qui reste à parcourir : un gars dont tu connais l'existence, que tu as déjà entendu dans divers contextes, mais pas encore vraiment sous son nom. Il est entré dans ton radar, mais ne clignote pas encore tout à fait.

Ce jour-là, tu écoutes son premier disque sur Impulse. Un mélange d'originaux et de standards réarrangés. Et éclate alors cette évidence ; ce pianiste-là, tu vas le suivre longtemps. Il vient d'un coup d'intégrer la catégorie de ceux qui vont t'inspirer et te donner envie de reprendre à nouveau tous les fondamentaux.

Parce qu'il semble avoir résolu tous les problèmes, trouver toutes les solutions, et surtout proposer une musique à la fois universelle et infiniment personnelle, désormais, tu vas guetter les occasions d'aller le voir jouer sur scène et tu te réjouis déjà des moments magiques à venir.

C'est une vieille histoire qui, à chaque fois qu'elle se répète, frappe par sa fraîcheur.

Sullivan Fortner - Aria.

lundi 7 septembre 2015

Une litanie

Le Festival Jazz Aux Ecluses est menacé. Des fonds publics en baisse et un mécène en moins risquent de condamner son existence. Pourtant, c'est une manifestation portée par un groupe de bénévoles passionnés et sa fréquentation ne se dément pas d'année en année.

En dernier recours, ils font appel à la solidarité de tous avec une campagne de récolte de fonds sur Ulule. Il reste douze jours pour récolter 1000 euros, et espérons même davantage pour permettre de nouvelles rencontres et de nouveaux échanges. C'est finalement la meilleur façon de résister. Pour eux, comme pour nous.


vendredi 24 avril 2015

Mythes et légendes

“En tant qu’européen blanc, je suis toujours surpris quand les gens ont un problème avec le fait que le jazz soit décrit comme une musique noire américaine. Tu sais, [rire] qu’est-ce que ça pourrait bien être d’autre ? D’où vient cette musique alors ? Il y a clairement une confusion. Tous les grand héros sont des musiciens noirs américains.

Une part de moi réalise que ce n’est pas ma “langue natale” mais il y a quelque chose dans cette musique que j’aime. Je pense que je peux en être et proposer quelque chose, mais évidemment je vais m’exprimer avec un accent. L’appeler autrement ou bien dire “ouais, j’ai porté le jazz à un autre niveau”, ou “j’ai pris le jazz et l’ai dilué”, ce n’est pas bon. Encore une fois, le mot jazz n’a pas de sens. Dans beaucoup d’endroits, cela veut simplement dire qu’on improvise. Mais quand tu commences à nommer les choses, les gens veulent en revendiquer la paternité, ou alors ils ne veulent pas en être associés. C’est là que ça se complique.

La musique que j’associe au mot jazz, si tu veux y participer ou prendre part à la discussion, est attachée à une histoire. Il y a un langage. L’ignorer et dire “Oh ça ne m’intéresse pas, je veux juste faire mon truc”, tu ne vas que refaire ce qui a déjà été fait. Si tu as gommé tous les éléments qui ont fait cette musique à part l’improvisation, pourquoi tiens-tu à son appellation ? Ça peut rappeler cette manière dégueulasse qu’on les blancs de s’approprier ce qui ne leur appartient pas. Je peux facilement comprendre pourquoi cela peut offenser. Avec ce qu’on a vu récemment, surtout cette année, cela montre à quelle point ce truc est profond. On est pas loin des années 60. C’est toujours sous-jacent. Les gens disent “ah oui, c’est une société post-raciale”. Clairement pas. Je pense que la plupart des noirs américains ne disent pas ça. Seuls les blancs disent ça.

La musique que j’aime vient d’une culture spécifique, donc évidemment il y a beaucoup plus d’implications que ce dont je suis conscient. Comme j’aime cette musique et que je veux la référencer et la comprendre du mieux possible à travers ma propre musique, je ne peux séparer ces éléments. Mais au bout du compte, quand je pars jouer, je ne pense plus à tout ça. J’essaye juste de jouer et d’être sincère avec moi-même. Je ne me dis pas nécessairement “rendons hommage à Charlie Christian”. Apparemment [rires] je l’ai relevé et j’aime son jeu, mais quand il s'agit de jouer, c’est ce qui me passe par la tête ou ce qui fonctionne avec les gens avec lesquels je joue ce soir-là”.”

Lage Lund, guitariste.

Tiré d'une interview (en anglais) publiée sur le blog du club new-yorkais The Jazz Gallery.

samedi 18 avril 2015

Le printemps des casseurs

La grande casse du service public, la droite en a rêvé, la "gauche" l'a faite. Cette "gauche" qui nous rebat les oreilles depuis tant d'années avec la Création, l'exception culturelle française, et qui réduit - quand elle ne les coupe pas - toutes les lignes de crédits allouées à la culture.

Malgré une grève sans précédent qui semble n'avoir servi à rien, aujourd'hui ce sont toutes les chaines de Radio France qui voient leurs existences menacées, du moins dans leur formât actuel. Dans un article de Politis (n°1349) titré Haro sur le service public, Jean-Claude Renard rappelle que les dotations de l'état pour Radio France (complétant les ressources de la redevance) vont passer de 292 millions d'euros en 2012 à... 29 millions d'ici 2017. C'est tout simplement du jamais vu. 

Conséquence, chaque station est tenue de procéder à des économies drastiques et des arbitrages impossibles. C'est dans ce contexte extrêmement tendu que le bureau du jazz à Radio France - sauvé in extremis par une grande mobilisation et une pétition lancée en juillet dernier - va devoir se serrer la ceinture. Arnaud Merlin, qui a succédé à Xavier Prevost à sa direction, s'est vu proposer une réduction de 25% de son budget sur l'exercice 2015-16, alors même que les économies exigées par la direction de Radio France à la chaine de France Musique ne sont que (sic) de 5 à 10% comme l'explique Franck Bergerot sur le blog de Jazz Magazine.

On le voit, le jazz n'a plus du tout les faveurs des institutions. C'est même devenu un gros mot. L'heure est à la transversalité (on ne dit plus métissage). Pourquoi maintenir un bureau du jazz quand cette appellation n'a plus de sens ? Merci à tous les fossoyeurs qui ont finit par imposer l'idée que pour être valide dorénavant, le jazz doit faire sa mue et laisser tout ce qui a fondé son identité (le swing, l'interplay, l'harmonie, le vocabulaire, le son) au profit d'un ailleurs qui seul sera à même de garantir son renouveau.  

Et pourtant cette vision largement admise dans le monde du jazz en France (au point qu'oser la contester c'est se mettre de facto du côté des réactionnaires et des fachos) ne s'est jamais imposée ailleurs justement ; un groupe de Rock n'est jamais autant respecté que lorsque qu'il revendique une identité fortement enracinée dans l'histoire de cette esthétique, une filiation, des références et une fidélité aux maîtres passés, autant d'éléments sur lesquels il peut se hisser pour regarder vers demain.

Dans un autre article, Franck Bergerot évoque ces festivals de jazz où l’ouverture incarnée par le jazz signifie de plus en plus son exclusion. C'est dans ce contexte de grande menace qu'il est plus que jamais urgent de se mobiliser et de défendre nos musiques comme le font les femmes et les hommes de théâtre en France quand celui-ci est attaqué. Il en va de la survie d'une certaine idée de la musique.


mercredi 1 avril 2015

Jour d'anniversaire

Que le jour anniversaire de ce blog tombe un 1er avril est finalement assez logique. Après quatre ans d'activisme, force est de constater que tout le travail accompli n'a rien produit de concret. Avec le recul, il est même permis d'envisager cette aventure comme une grande farce. Non seulement notre rapport n'a jamais été pris en compte d'aucune façon par les deux cabinets qui ont succédé à son commanditaire rue de Valois, mais ce que nous dénoncions en 2011 n'a fait que s'aggraver depuis.

Ce blog reste ainsi le témoin de cet immobilisme que d'aucuns considèrent comme une spécificité française. Moi-même, je n'ai rien posté depuis trois mois, d'une part parce que j'étais bien occupé ailleurs, et sans doute un peu par lassitude. Je le regrette. Néanmoins, cet espace n'est pas mort et je promet à ceux qui ont encore la fidélité de le consulter de continuer à documenter la manière dont notre musique est traitée en France. Et ce n'est pas un poisson d'avril.

En attendant des jours meilleurs, consolons-nous à l'écoute du grand Alain Jean-Marie.

lundi 8 décembre 2014

Au nom du "vrai public"

Excellente tribune (reproduite plus bas) de Barbara Métais-Chastanier, maître de conférence en littérature française et dramaturge, dans Libé aujourd'hui.

Au moment où TSF décerne ses trophées des meilleurs disques de l'année et va faire son auto-célébration annuelle à l'Olympia, il est bon de lire cette dénonciation de la dérive populiste du traitement de l'art et de la culture vers le divertissement consumériste que nous voyons s'accentuer d'année en année. Car ce lent glissement, c'est exactement ce que la radio parisienne a fait avec le jazz. On voit dorénavant le résultat partout en France où la musique programmée est de plus en plus formatée, faisant l'impasse sur toute une diversité de propositions qui ne sont plus visibles/audibles, parce que jugées non recevables par le "vrai public".

Nous étions samedi au Phénix à Valenciennes avec le quintet de Sandro Zerafa qui n'a aucune chance d'être programmé dans un festival de jazz en France aujourd'hui, et nous avons joué sa belle musique pour un public conquis. Sans doute n'était-il pas le "vrai public"...

À ceux qui nous font un procès en élitisme, voici ce que Barbara Métais-Chastanier, l'auteur de l'article, répond :

L’élitisme qui ne dit pas son nom, c’est celui qui concède au précariat et au prolétariat un folklore médiocre pour justifier et confirmer ce qu’il se proposait de démontrer.



Au nom du «vrai public», la censure de la culture


Depuis quelques mois, un même mot d’ordre se fait entendre : les lieux d’art et de culture devraient être des lieux «populaires» et «soucieux des goûts de chacun». Vague succédané démagogique du «populaire» des années 50 défendu par un Vilar ou un Vitez, le «populaire» semble aujourd’hui n’être qu’un vulgaire cache-sexe pour des politiques culturelles populistes qui n’hésitent pas à prendre les commandes de lieux artistiques quand leur programmation ne s’ajuste pas aux cahiers des charges municipaux. Celui qui est toujours instrumentalisé par le discours d’un «populaire» s’abritant derrière l’étendard de la «démocratie», c’est le public. Le «vrai» public, entendons-nous bien. Celui qu’on dit «empêché». Celui qui comme la vérité d’X-Files est toujours ailleurs. Et c’est au nom de ce Vrai Public, au nom de ce vague fourre-tout qu’est devenu le «peuple», que le «populaire» se voit réduit au rang de produit culturel consensuel. Le «populaire» et son «peuple» n’auront, d’ailleurs, jamais été autant mobilisés que depuis qu’on les aura vidés de leur substance en rangeant au placard la lutte des classes et les outils de l’analyse marxiste.

Pasolini annonçait déjà dans les années 60 la puissante progression de ce nouveau fascisme, celui du conformisme, du conservatisme, de l’anti-intellectualisme et de sa suite, la consommation culturelle. Il semble que depuis le virage à droite des années 80 et depuis les dernières élections, il trouve sa pleine mesure, comme en témoignent les cas du Forum du Blanc-Mesnil et de la Panacée à Montpellier [lire ci-dessous, ndlr]. Le premier s’est vu retirer le soutien de la mairie qui a voté le 13 novembre la sortie du conventionnement, mettant ainsi en péril le devenir du lieu. Le second serait sous la menace d’une mise à l’index, le programme pour l’année 2015 étant gelé jusqu’à une date indéterminée. D’un côté comme de l’autre, c’est la même rhétorique populiste et paternaliste qui prétend donner le ton en choisissant, au nom des citoyens, des programmes sans ambition autre que celle de ratisser le plus largement possible. Se diffuse, ainsi, à gauche comme à droite, un discours anti-élitiste qui privilégie les formes les «moins contraignantes», selon les mots de Karim Boumedjane, chargé de la culture au Blanc-Mesnil, au détriment de l’exigence artistique : en temps de crise, l’art est prié de payer son tribut au social et à un vague «commun», qui n’existe que comme figure idéologique de la démocratie, pour justifier de son utilité.

Rien de nouveau sous le soleil. On se souvient que le FN avait fait du Centre chorégraphique de Rillieux-la-Pape de Maguy Marin l’une de ses principales cibles lors de sa campagne pour les municipales. La danse contemporaine à Rillieux-la-Pape ? Vous n’y pensez pas. Le contribuable n’a pas à payer pour ça. C’était en 2001. Plus de dix ans plus tard, c’est désormais l’UMP qui s’occupe de sangler les museaux en brandissant le pavillon réactionnaire d’un «populaire» qui cache difficilement ses atours populistes : en juin, le Théâtre Théo Argence de Saint-Priest voit sa programmation amputée de plus de la moitié de ses spectacles. Les motifs de l’annulation ? La nouvelle mairie UMP souhaite voir à l’affiche du théâtre des formes «plus populaires». Le «populaire», comme nous l’explique l’édito de saison qui n’est d’ailleurs pas signé par la directrice du lieu, Anne Courel, littéralement menottée par les décisions municipales et licenciée depuis, mais par le mai(t)re de Saint-Priest, et sa première adjointe à la Culture (avec majuscule), c’est donc enfoncer les portes, de préférence ouvertes : «L’accès à la culture ne se fait pas par une seule porte d’entrée. Chacun doit pouvoir venir avec sa sensibilité, sa liberté, ses goûts ; voir ou entendre ce qu’il aime.»

Qu’il s’agisse du FN, de l’UMP ou du PS, la mode semble être aujourd’hui à une resucée molle du terme «populaire», vague chewing-gum qui passe de bouche en bouche, et semble se résumer à ce concept flou : le plus petit dénominateur commun est la seule chose à laquelle doit pouvoir se ramener une œuvre pour échapper au constat d’élitisme. On serait tenté d’en rire (jaune) si cette réappropriation populiste du populaire ne s’exprimait pas par une politique de censure, qu’elle soit institutionnelle (comme dans les cas précédents) ou plus simplement réactionnaire : les cas de Brett Bailey, Mac Carthy, Rodrigo Garcia, Romeo Castellucci, Céline Sciamma ou Benjamin Parent sont là pour nous le rappeler.

«Populaire» désigne pourtant tout autre chose que la somme de ces compromis : il est le nom qui rappelle que l’expérience esthétique est le fruit d’un apprentissage, ce qui signifie que le public n’existe pas mais qu’il est construit, attendu, espéré ou méprisé par des œuvres qui dessinent pour lui la carte de ses possibilités ; que chacun(e) - quel(le) qu’il(elle) soit - est en mesure de décider de ce qui l’intéressera ou non - car la Princesse de Clèves circule en toute main - ; que la culture ne saurait se réduire à une vague collection d’objets disposés sur des étagères municipales pour justifier du devenir des ressources fiscales, mais qu’elle est d’abord une série de relations individuelles et collectives construites avec ceux-ci ; que l’art n’est pas qu’un divertissement compensatoire et qu’il peut être une manière d’organiser le pessimisme et de distribuer dans le réel l’élan du nouveau.

Si on interroge ce que cherchent à construire ceux qui s’appuient sur cette répartition falsifiée qui voudrait distribuer d’un côté l’art élitiste - excluant car réservé aux élus et nobles éclairés -, et de l’autre une culture divertissante, tout public, pour chacun plus que pour tous, que voit-on ? Que masque cette mobilisation d’une fracture purement idéologique, sinon l’abandon du projet émancipatoire par l’art et la culture au profit d’une politique de réparation sociale si possible rapide, peu coûteuse et consensuelle. Car c’est bien à ces inégalités - économiques, sociales culturelles - qui distribuent les inégalités d’accès aux œuvres qu’il faut s’attaquer, et non aux jugements de surface qui n’en sont que les symptômes.

C’est à ces fabriques de l’exclusion qu’il faut s’en prendre, en interrogeant cette logique de distribution poujadiste qui décide, en mettant au rebut les questions de classe, de ce qui fait écart et de ce que «peut/veut» voir le peuple.
L’élitisme qui ne dit pas son nom, c’est celui qui concède au précariat et au prolétariat un folklore médiocre pour justifier et confirmer ce qu’il se proposait de démontrer.

Barbara MÉTAIS-CHASTANIER Maître de conférences en littérature française contemporaine, dramaturge. Tribune publiée par le journal Libération le 8 décembre 2014.

À lire, cet article de l'auteur où elle développe un peu plus son argumentaire.


jeudi 27 novembre 2014

Une célébration

Il y a toujours eu et il y aura toujours des musiciens de jazz pour ouvrir des voies encore vierges, pour cultiver des champs jusque-là inaccessibles. Une façon de phraser, une manière de jouer et d’interagir ensemble, un son, une écriture, un placement, une découpe du rythme, une certaine idée de la forme, un équilibre entre l’écriture et l’improvisation, entre l’écrit et l’oral, une vision harmonique qui s’affranchit des règles, une intuition et un sens du jeu collectif ; autant d’éléments qui apparaissent chez eux transformés, repensés, renouvelés.

Il faut pour cela des personnes dotées d’une forte personnalité qui ont réglé tous les problèmes techniques inhérents à la pratique d’un instrument. Ce n’est pas rien - c’est énorme - mais cela ne suffit pas. Il faut également que cette matière ait été pétrie au contact des ainés et des pairs, en situation, sur scène, et qu’elle se soit nourrie d’une connaissance intime des maîtres. Jamais personne n’est parvenu à poser des choses significatives tout seul, sans cette filiation. Ce processus prend des années et le travail acharné ne suffit pas totalement à l’expliquer, même si il est indispensable à son aboutissement. Dans ce formidable accomplissement personnel, une grande part de mystère demeure.

Parmi ces musiciens d’exception, la majorité d’entre eux s’en tiendront là. Ils passeront le restant de leur vie à célébrer cet avènement par leur simple présence et les nombreuses expériences qui émailleront leurs parcours seront autant d’occasions de faire entendre leur contribution. Nous passerons tout ce temps - et bien au-delà - à la contempler et à l’applaudir. Nul besoin d’en faire plus, ils ont déjà réussi l’impossible; faire entendre une voix singulière qui s’élève malgré la multitude de celles passées et présentes et le tumulte de celles, toujours plus nombreuses, qui cherchent à percer. Ils ont réussi à concrétiser le rêve de chaque musicien. C’est le cas de la majeure partie des maîtres que nous étudions.

Parmi eux, il y en a quelques uns - une minorité - qui vont encore plus loin; à mesure qu’ils vieillissent, ils ne cessent de grandir et de se renouveler. Non seulement ils émergent avec un style unique et identifiable en quelques secondes, mais leur travail ne cesse jamais de les faire progresser et ils traversent les époques en étant toujours en avance sur les autres. Quand il s’agit du passé, ces bâtisseurs sont plus faciles à identifier parce que le temps a fait son travail. Duke Ellington, John Coltrane, Miles Davis, Wayne Shorter, plus récemment Steve Coleman. Ce sont les premiers noms qui nous viennent à l’esprit.

De nos jours, les reconnaître est autrement plus ardu. Il faudra beaucoup de discernement, une notion bien mal partagée, et nous passerons bien souvent à côté de ces génies qui peinent à se faire entendre tandis que d’autres seront passés maîtres dans l’art de se faire voir. Ces derniers n’auront jamais bénéficié d’autant d’outils performants pour le faire de telle sorte que dans la saturation de propositions qui surgiront des quatre coins du monde, ceux qu’il conviendra d’écouter ne seront pas toujours, loin s’en faut, les plus audibles.

Mark Turner est de ceux-là.

Il est apparu au début des années 90, en pleine vague be-bop revival  initiée par le clan Marsalis. C’est le club new-yorkais Smalls qui fut le laboratoire de cette nouvelle génération et qui favorisa l'émergence de musiciens comme Kurt Rosenwinkel, Brad Mehldau, Joshua Redman, Peter Bernstein, Joel Frahm, Brian Blade ou Myron Walden. Ensemble, ils ont fait la synthèse de tous les courants, du be-bop aux années 60, du free au rock, de la musique classique à la pop. Quant à Mark, après avoir étudié assidument la musique de Coltrane (George Garzone qui l’a eu comme élève à Berklee m'a confié qu’il lui présentait régulièrement des relevés de solo d’une précision diabolique), c’est vers un troisième courant qu’il s’est rapidement tourné, réhabilitant des musiciens tels que Warne Marsh, Lee Konitz et Lennie Tristano qui avaient été délaissés par les Marsalis et leurs disciples dans les années 80.

Si Mark est resté dans un relatif anonymat depuis toutes ces années, le temps joue enfin en saveur et sa musique commence maintenant à franchir la sphère des musiciens qui le suivent depuis vingt ans pour toucher une audience plus large. Le fait d’avoir signé sur ECM, le prestigieux label allemand de Manfred Eicher, n’y est probablement pas pour rien. Mais ce n’est pas un hasard non plus. Sa musique est tellement profonde que la question n’était pas pour nous de savoir si, mais quand elle finirait par exploser à la face du monde.

En excluant les albums qu’il a signé en co-leader - avec le trio Fly autour du batteur Jeff Ballard et du bassiste Larry Grenadier, en duo avec le pianiste Baptiste Trotignon, ou dans le groupe de batteur Billy Hart aux côtés du pianiste Ethan Iverson et du bassiste Ben Street - il aura fallu attendre 12 ans avant de le voir publier un nouvel opus sous nom. C’est Lathe of Heaven (ECM 2014) en quartet avec le trompettiste Avishai Cohen, le contrebassiste Joe Martin et le batteur Marcus Gilmore. Son disque précédent était Dharma Days (Warner Bros, 2001), toujours en quartet avec le guitariste Kurt Rosenwinkel, le bassiste Reid Anderson et le batteur Nasheet Waits. Dans son oeuvre discographique, il faut mentionner trois autres disques essentiels : Ballad Session (Warner Bros 2000) avec Kurt Rosenwinkel, le pianiste Kevin Hays et le batteur Brian Blade, In This World (Warner Bros 1998) avec le pianiste Brad Mehldau, Larry Grenadier et Jorge Rossy et Brian Blade en alternance à la batterie, et Mark Turner avec le pianiste Ed Simon, le bassiste Christopher Thomas et Brian Blade. Joshua Redman est invité sur trois morceaux.
Entre les douze années qui séparent ses deux derniers chefs d’oeuvres, il n’est pas tombé dans le silence pour autant, et malgré une blessure à la main  il y a quelques années qui l’a tenu éloigné de son instrument pendant quelques mois, Mark a multiplié les collaborations dans des situations très variées. C’est tout le paradoxe d’un homme si sollicité par ses pairs et ses ainés, qui a signé plusieurs disques sur une majore (Warner), qui représente sans aucun doute la plus grande influence auprès des jeunes saxophonistes du monde entier aujourd’hui, et qui pourtant ne joue que très rarement sous son nom sur les grandes scènes des festivals. Ce mois-ci, le magasine Jazz News lui consacre sa une et trois pages d’interview avec l’ami Vincent Bessières. C’est une première… mondiale.

Les raisons de cette discrétion sont à mon sens assez simples à déchiffrer. Sa musique n’a que faire de l’énergie puérile qu’on entend si souvent aujourd’hui. Ce glacis qui fait basculer les programmateurs, cette panoplie “bling-bling” qui est devenue la norme au point qu’en son absence, une grande partie des professionnels (qui sont censés favoriser les échanges entre la musique et ceux qui l’écoutent) ont l’impression que “ça ne joue pas”, qu’il ne se passe rien. Ils n’entendent tout simplement pas la richesse du phrasé, la beauté de l’interplay, la profondeur d’une musique libérée des postures égocentriques. Ils me font penser à des adolescents qui préféreront toujours les saveurs saturées d’un Big Mac à la finesse d’un plats cuisiné avec des produits frais.

L’arène du jazz - l’ensemble des musiciens qu’on associe à cette appellation aujourd’hui - est devenue comme un goûter d'enfants où chaque invités crie plus fort pour se faire entendre et avoir un peu de gâteau. Ils sautent, usent de peu de vocabulaire, souvent des mots éculés et vulgaires, se poussent et s’excitent autour de celui qui tient le couteau. Dans ce contexte, le musicien ou la musicienne qui refuse d’envisager cette célébration comme une compétition et qui préfère le calme et la sérénité pour s’exprimer et partager, celui-là ou celle-là passera inaperçu(e).

Il n’est pas le premier à connaître ce destin confidentiel (Warne Marsh, Herbie Nichols, Andrew Hill, Marcus Belgrave, Oliver Nelson, ou dans la pop Nick Drake, pour n’en citer que quelqu’uns - ils sont si nombreux), à la différence notable cependant que très tôt, la communauté des musiciens - d’abord à NYC, puis peu à peu partout dans le monde - a reconnu en lui une figure tutélaire. Depuis, ils sont chaque année plus nombreux à le suivre, à relever ses solos, à se procurer tous les enregistrements dans lesquels il apparait et à faire des kilomètres pour aller l’écouter. En définitive, ils ne font rien d’autre qu’entretenir la longue tradition qui a toujours lié les maîtres à leurs élèves, les ainés aux jeunes pousses.

Mais ce qui est magnifique avec Mark Turner, c’est qu’il a n’a jamais cherché à provoquer ou entretenir cette ferveur. Il n’a jamais érigé son travail en dogme, et au contraire, a toujours considéré que ce qui marchait pour lui ne marcherait pas nécessairement pour d’autres. Il est l’anti-gourou par excellence. Il irradie cette énergie prodigieuse par le simple fait de jouer. En cela, il faut le rapprocher de John Coltrane dont il est un des plus beaux disciples à mon sens.

La musique de Mark - son jeu comme son écriture - est absolue. Que ce soit sur le plan de l’imagination mélodique, harmonique, rythmique, du timbre, de la maitrise de son instrument, du contrôle des dynamiques, de la capacité à s’abandonner au moment présent dans une intime connexion à ses partenaires, rien n’est superflu. Mark ne cherche pas à séduire. Il joue. Il est. D'ailleurs il ne joue plus, c’est la musique qui le joue. Son phrasé est sans équivalent. Fruit d’un ouvrage patient, il atteint dorénavant des altitudes stratosphériques sans jamais renier l’aspect physique, organique et lyrique de la mélodie et du rythme. À l'entendre passer du grave au suraigües, on pense à ces tornades qui connectent la terre au ciel mais avec cette différence qu'avec lui ce flot d'énergie est une force de construction.

Écrire sur Mark Turner, c’est dire mon amour et ma profonde reconnaissance. C’est affirmer une chose simple : qu’il fait bon être musicien de jazz en 2014. Car il n’est pas le seul bâtisseurs aujourd’hui. Il y a tous ceux qui me viennent tout de suite à l’esprit, et tous ceux que je ne connais pas encore. Les découvrir ne sera pas la moindre des raisons d’espérer. Continuer de suivre Mark non plus.







mardi 18 novembre 2014

Lettre ouverte à Alex Jaffray, chroniqueur à Télé Matin (France2)

Alex,

Je te tutoie parce que je ne vois pas bien pourquoi je devrais user d’aucune marque de respect avec quelqu’un qui vient de fouler au pied ce que j’ai de plus cher.

Tu viens en effet de commettre une des chroniques sur le jazz la plus insultante qu’il m’ait été donné d’entendre sur un grand média, de service public de surcroît. En présentant une sélection de groupes et de disques qu’on pourrait au mieux qualifier de “jazzy”, tu t’es justifié en expliquant qu'avec eux, on n'avait pas affaire à du “jazz chiant”, du “jazz mou-mou”, tout cela sous le regard complice de William Leymergie, grand homme de culture comme chacun sait.

C’est proprement insupportable. En premier lieu, pour tous ceux qui continuent de porter cette musique et de la faire vivre dans toute sa diversité malgré le total blackout de la télévision et de la radio (à l’exception de Radio France où elle vient encore de perdre beaucoup de sa visibilité et de TSF Jazz où je te conseille d’envoyer un CV).

La dégradation de l’environnement culturel en France est chaque mois plus accablante, dans un pays qui se targue de donner au monde des leçons sur ces questions et qui semble définitivement avoir choisi entre l’art et le divertissement. Dans ce contexte, continuer de proposer une musique exigeante, respectueuse d’une longue histoire souvent douloureuse et d’un public polymorphe qui se renouvelle malgré cette obstruction, est le défi que nous avons à relever chaque jours, nous les musiciens et ceux (programmateurs, producteurs, journalistes) qui les soutiennent - ils sont encore nombreux.

Certains préfèrent la lumière des plateaux télé et les scènes des grands festivals qui ne reflètent plus du tout la richesse de la production actuelle. Grand bien leur fasse. Qu’ils aient tes faveurs, c’est dans la nature des choses pour un chroniqueur à Télé Matin. Mais que tu te permettes d’insulter le reste de la production est profondément choquant, comme dirait Jean-François Copé dont je suis certain tu apprécies les qualités d’improvisateur.

Que dirait-on d’un chroniqueur de cinéma qui viendrait proposer une liste de films qui ne seraient pas du ‘cinéma chiant, du cinéma mou-mou” ? Au hasard Lucy, Transformers 12, The Expendables 7, Camping 6. Tu me rappelles George Bush junior ou plus récemment Sarkozy qui, comme toi, portent leur ignorance avec fierté et arrogance.

Que dire enfin des propos parfaitement sexistes que tu tiens quand tu parles des musiciennes, que ce soit Lisa Ekdahl ou Nora Kamm, avec là encore la complicité bien grasse de Leymergie ?

Je ne doute pas que cette lettre ne changeras pas grand chose car tu es bien dans l’air du temps, conforme à ce qu’on attend de toi sur un plateau de télé. Je vois sur FB que c’est ton anniversaire aujourd'hui. Reçois donc cette lettre comme mon cadeau.

L’excellent Yoann Loustalot (aucune chance d’entendre ce nom dans ta bouche) a laissé comme tout commentaire sur FB : Plumes+goudron. Pas de verbe ni même de pronom. Moi je dis qu’il y a des grandes baffes qui se perdent.

Bon anniversaire.

Laurent Coq.


mercredi 9 juillet 2014

Deliquescence

Après le Centre d'Information du Jazz, c'est au tour du Bureau du jazz de France Musique de devoir mettre la clef sous la porte suite à une décision de la nouvelle direction de la radio. Fondée au début des années 60, cette petite structure aujourd'hui dirigée par Xavier Prévost a considérablement œuvré pour la diffusion de cette musique en France. Grâce à une programmation très ouverte à l'égard de toutes les esthétiques du jazz, elle a permis aux auditeurs d'avoir accès à des musiques qui ne sont plus diffusées ailleurs. C'est-à-dire exactement la mission de service publique qu'on est en droit d'attendre de Radio France.

Xavier Prévost
Vont donc disparaître les émissions suivantes : Le Matin des Musiciens animé par Arnaud Merlin, Le Bleu la Nuit animé par Xavier Prévost, ainsi que Jazz sur le Vif qui retransmettait les concerts enregistrés à Radio France et au Festival de Montpellier.

Évidemment, cette décision n'a pas pu être prise sans l'aval du ministère de la culture dont on ne sait plus quoi faire pour qu'il prenne un peu en considération le jazz en France. Le rapport d'étape que nous avions remis au précédent cabinet, si il mettait l'accent sur l'absence de jazz sur les grands médias notait néanmoins ; Heureusement, il reste Radio France avec une vraie présence du jazz sur France Musique et Fip, et les deux heures dominicales maintenues sur France Inter. Le groupe de travail déplore néanmoins que la musique instrumentale, et par conséquent le jazz et les musiques improvisées, soient à ce point absentes des programmes de France Culture, France Bleu et du Mouv’.

Comment imaginer qu'à peine deux ans plus tard, j'aurais à écrire ces lignes ?

Une pétition a été mise en ligne, semble-t-il à l'initiative du pianiste Guillaume de Chassy. Signez-là ! Je note avec regret que cette pétition ne fait pas mention du travail collectif que nous avons mené pendant un an avec un groupe de travail qui rassemblait toutes les sensibilités, et du rapport qui dort depuis dans une armoire de la rue de Valois. C'est dommage.

mardi 13 mai 2014

Pascal Anquetil

C'est officiel, après 30 ans au service de toute une communauté, le Centre d'Information du Jazz (CIJ) va fermer ses portes faute du soutien de l'État. Le conseil d'administration de l'IRMA dont il dépendait a également décidé de mettre un terme aux activités du Centre d'Information du Rock, et du Centre d'Information des Musiques Traditionnelles. Autant de structures pourtant cruciales pour la visibilité de musiques si mal diffusées.

Pascal Anquetil par Jean-Baptiste Millot pour Qobuz
Pascal Anquetil dirigea le CIJ depuis ses débuts, et c'est lui qui vient d'officialiser cette triste nouvelle par un beau texte publié sur le site des Dernières Nouvelles du Jazz.

J'ai eu plusieurs fois l'occasion de le rencontrer, notamment dans son bureau du CIJ. Il était venu présenter son travail - entre autre la création et l'entretien patient d'une base de données considérable regroupée dans l'annuaire "Jazz de France" - lors de nos travaux préalables à la rédaction du rapport que nous avions remis au ministre Frédéric Mitterrand il y a deux ans déjà. Je l'ai côtoyé également lorsque j'ai été membre du jury qu'il présidait au Tremplin jazz du festival d'Avignon en 2007.

Malheureusement, ce désengagement de l'État est une illustration supplémentaire du peu de cas que ce gouvernement, et en particulier le cabinet du ministère de la culture, fait du jazz en France. Combien d'efforts faudra-t-il déployer à l'avenir pour reconstruire ce qui a été défait ?

Je tiens ici à rendre un vibrant hommage à Pascal pour tout ce qu'il a accompli pendant trente ans d'engagement personnel sans faille au service du jazz en France. Nous n'oublierons pas. 

Une pétition est en ligne pour dire Non à cette fermeture. SIGNEZ-LÀ !

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J'avais été voir Pascal il y a trois ans dans son bureau de la rue Soleillet lorsque je réalisais une série de portraits de musiciens et d'acteurs du jazz en France.

dimanche 20 avril 2014

Deezer, ou la fin de la diversité.


On a appris ce matin que Axel Dauchez, le patron de Deezer, a été promus Chevalier de la Légion d'Honneur et on a manqué de s'étouffer. Au nom de quoi l'un des grands artisans du streaming reçoit une telle distinction ? Pour avoir complètement asséché le marché en proposant de la musique quasiment gratuitement à ceux qui avaient déjà du mal à acheter un disque quand il était disponible sur les plates-formes de P2P ? Pour payer - à l'instar de son concurrent Spotify - entre 0,006 et 0,0084 euros par titre écouté aux ayants-droit ?

Le streaming n'est absolument pas viable à terme, car il consiste à mettre à disposition de tous du contenu que l'on n'a pas produit et que l'on ne rétribue pas suffisamment pour permettre aux artistes d'amortir leurs coûts de production. Comment dans ces conditions assurer la création de nouveaux contenus ? Les seuls qui parviendront à trouver les ressources nécessaires pour le faire seront ceux qui auront les faveurs des publicitaires. On imagine sans peine que cela ne concerne en rien les musiciens de jazz ou de toute autre musique qui n'est pas diffusée sur les grands médias généralistes.

Dans ces conditions, c'est l'appauvrissement assuré, l'uniformisation par le bas de la musique pour la plus grande majorité du public. De fait, c'est la fin de la diversité. D'ailleurs il est frappant de constater que plus aucun artiste d'envergure n'émerge depuis dix ans. Où sont les Stevie Wonder, les Léo Ferre, Michael Jackson, les Jacques Brel, Serge Gainsbourg, les Peter Gabriel, les Marvin Gay, les Beattles d'aujourd'hui ? Ils existent c'est certain, mais ils n'ont plus la possibilité de se faire entendre dans un univers complètement saturé où ne prime plus que l'immédiateté, où le seul critère qui compte, c'est le nombre de hits enregistrés dans les premières semaines. Tous les musiciens dont la musique est si singulière qu'elle demande un peu de temps pour être entendue n'ont plus aucune chance de trouver leur public. Quand on ne mise plus que sur le plus grand dénominateur commun, on fini avec TF1. Qu'est-ce que TF1 a produit de bien depuis vingt ans ?

J'entends parfois qu'on nous rétorque "mais vous avez les concerts où vous pouvez vendre des disques". C'est vrai que nous continuons à vendre des disques en concerts, mais pas assez pour rentabiliser l'énorme investissement qu'ils représentent. Pourtant, sans disques, point de concerts… 

Heureusement, on voit enfin apparaître des offres alternatives de streaming qui prennent en compte les besoins des artistes, mais quelle chance ont-elles face à des mastodontes comme Deezer ? Avec cette légion d'honneur, force est de constater que le chemin est long : si au plus haut niveau de l'état on n'a pas encore pris conscience de la gravité de la situation, comment peut-on espérer un changement rapide des mentalités du grand public ? Il serait pourtant bien temps qu'il prenne la mesure des conséquences de ses habitudes de consommateur de musique, exactement comme il l'a fait avec la grande distribution. Car ce que Carrefour fait aux petits producteurs de fruits et de légumes, Deezer le fait aux musiciens.

lundi 31 mars 2014

Joyeux anniversaire

Le 1er avril est un jour de fête cher au cœur des enfants. C'est aussi le jour où, il y a trois ans, j'ai ouvert ce blog en postant nos échanges avec Sébastien Vidal (à ceux qui se posent la question, je n'ai pas trop de nouvelles de lui, mais je sais qu'il est très occupé et qu'il pense probablement à moi tous les jours, c'est le principal) qui ont déclenché toute une série d'événements et une mobilisation sans précédent qui a produit en quelques mois de consultation et de débats vifs et passionnants un rapport qui dort bien sagement depuis deux ans dans une grande armoire de la rue de Vallois (rassurons-nous, la nomination de Valls à Matignon ne risque pas de troubler ce long sommeil).

Au moment où la France vient de basculer de nouveau fortement à droite, Matignon compris, qui d'autre que le sympathique et tellement sincère Jean-François Copé pour mieux égailler ce blog et lui donner une dimension nationale ? En ce jour anniversaire, je suis heureux d'annoncer officiellement ce nouveau parrainage. Dorénavant, chaque nouveau post sera supervisé par JF qui pourra lui même prendre la plume et nous faire partager ses coups de cœur du moment. Pour illustrer cette nouvelle collaboration, voici une vidéo qui va faire swinger votre journée où notre homme vient interpréter des jazz dans sa bonne ville de Meaux qui l'a réélu au premier tour, normal. Vive la France, vive le jazz.



vendredi 28 février 2014

Le temps des créateurs

Comme promis, voici la conférence gesticulée de Franck Lepage donnée le 16 mars 2011 au théâtre Le Grand Parquet de Paris et intitulée :

L'éducation populaire, monsieur, ils n'en ont pas voulu. 

C'est long - près de trois heures et demie - et indispensable. Il faut dire que l'homme sait de quoi il parle quand il traite des questions culturelles en France puisqu'il a travaillé au sein des institutions du même nom pendant des années.

Il évoque entre autre la mémoire de Christiane Faure qui après la guerre a tenté de mettre en place en Algérie une "éducation populaire" et qui a vite déchanté. Il dézingue la sacrosainte figure du créateur apparue sous Jack Lang et qu'il compare si justement à celle du patron. Il dit de l'Art Contemporain qu'il a dorénavant cette vertu de convainvre les classes moyennes de faire alliance avec la classe dominante plutôt qu'avec les classes populaires. Il dit des choses aussi simples que l'art contemporain n'est pas l'art d'aujourd'hui. Il évoque le rapport étroit qui le lie aux trois M, marché, médias, ministère, et le diktat de la nouveauté pour l'obtention de subventions auprès des institutions qui vont jusqu'à aider des pratiques encore en devenir (les pratiques émergentes). Ça vous rappelle quelque chose ?




Du coup, je ne peux pas ne pas poster un teaser du spectacle de la comédienne Rafaele Arditti intitulé Madame Laculture, où là encore, tous ces discours lénifiants volent en éclat sous l'effet décapant du burlesque. Elle le joue actuellement à Paris au théâtre de poche, 26 rue Jean Moinon dans le Xème arrondissement, les samedis 1er, 8 et 15 mars prochain.

SALUTAIRE.




mercredi 19 février 2014

Joie, amour, générosité...

... et partage sans aucun cynisme, ni égo, ni prétention, ni pose d'aucune sorte. Une grande rigueur d'écriture mais toujours au service du moment présent, de l'interplay, de l'échange qui permettent une liberté totale et favorise la prise de risque collective. Un travail charpenté par des décennies de musique en héritage, un langage unique et universel, neuf et classique, où je retrouve tout ce qui a toujours fait les plus grands chefs d’œuvre, quelque soit le style. Un orchestre composé de musiciens confirmés et d'élèves et où cette distinction disparaît dès les premières secondes. La musique de Guillermo Klein est un modèle pour moi....



... et tout le contraire de l'ONJ dont on m'a tant accusé d'avoir osé critiquer la nomination du nouveau directeur sans avoir entendu une note de cet orchestre encore en devenir, comme si je n'avais pas été écouter la musique d'Olivier Benoit. La création* qui a été présentée à Sons d'Hiver ne fait malheureusement que confirmer mes prédictions. Je continuerai par conséquent d'affirmer que le jazz est otage en France de deux pôles  - public/institutionnel et privé - qui ne rendent vraiment pas justice aux musiques qui se jouent aujourd'hui partout dans le monde. J'attends avec impatience que les faits me donnent tort.


*Vous noterez que je mets ce mot en italique. Finalement, les créations sont toujours bâclées. Regardez l'état du monde que Dieu a fait en sept jours.... surtout n'oubliez pas de revenir à la vidéo plus haut qui est la raison de ce post.

Sur la culture en France et son corolaire, la création, je vais bientôt poster la "conférence gesticulée" de Franck Lepage, dont la jeune comédienne Raphaëlle Adritti semble s'être inspirée pour son spectacle "Madame La Culture"... Entre ces deux propositions, tout est dit. Patience, ça vient !

samedi 7 décembre 2013

Madiba lives !

Je sens déjà qu'il est de bon ton entre ceux qui savent, qui se maintiennent toujours au dessus de la mêlée, de se démarquer de la multiplication des hommages à Mandela, sur Facebook ou ailleurs, voir de s'en moquer. On pourrait s'attarder sur l’hypocrisie de ceux qui hier le qualifiaient de terroriste et aujourd'hui se joignent opportunément aux louanges (certain n'ont jamais cessé de le considérer comme un terroriste, suivez mon regard vers l'extrême droite), mais ce ne sera pas notre choix.

Mandela va rester, au côté de Gandhi, la personnalité du XXème siècle la plus aimée, vénérée et célébrée partout dans le monde. Pourquoi ? Parce que, à l'instar de son frère indien, il a su transformer la souffrance infligée par un état ségrégationniste en espoir d'union et de paix, et il a évité la guerre civile. Comment ? En lançant un grand programme de réconciliation nationale. En remplissant les stades de sud-africains victimes du pouvoir Afrikaner, et en donnant la voix à ses geôliers et à ses bourreaux pour qu'il viennent faire acte de repentance. Nul besoin d'être croyant pour ressentir la portée d'un acte de cette envergure. C'est par ce chemin si exemplaire et courageux qu'il a pris une stature universelle, au delà des religions, des clivages, et des cultures.



Il l'a fait après 27 ans de captivité.



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Il vous à fallu descendre avec votre petite sourie 27 lignes ! Je mesure votre effort. C'est une ligne par année de captivité. 

Pas loin de 10 000 jours de privation de liberté, à casser des pierres dans la poussière, ou à croupir dans une cellule minuscule. 



27 ans.



Il faut parfois s'arrêter sur les mots, et les chiffres, car tous ne se valent pas. Moi je me fous de la mort d'un acteur de Fast and Furious, ou de savoir si Kanye West est en train de perdre du crédit dans le cœur des hipsters newyorkais. 

Avec la disparition de Mandela, j'ai peur qu'il faille attendre très longtemps pour qu'une telle figure émerge à nouveau. C'est toute une époque qui part avec lui. Celle des luttes des années 60, des mouvements d'indépendance à travers toute l'Afrique, des luttes sociales des minorités en occident, des femmes, des homos... Une époque d'engagement collectif avec un souffle d'espoir qui a animé toute une génération. Un moment de notre histoire récente où l'on s'engageait, non pas pour revendiquer qu'on maintienne la couleur dans les tatouages ou l'autorisation de la cigarette électronique dans les centres commerciaux, mais bien pour obtenir des libertés fondamentales et élever chacun à un rang d'égalité.

Tout ces combats étaient au service de l'intérêt général, pas particulier. Des utopies sans doute. J'en échange un gramme contre un tonne d'indifférence quand vous voulez. Je me sens orphelin de cette utopie. 

J'entends déjà ceux qui ne manqueront pas de noter que ces révolutions n'ont pas donné les fruits escomptés, mais c'est là le propre des révolutions ! Impossible cependant de nier que Mandela représente ce désir pur de justice et d'émancipation. Sans la soif du pouvoir ni la revanche. J'ai lu quelque part que le plaisir que donne le pardon, la vengeance ne le donne pas. 



Voir fleurir ces messages pleins de cynisme et de distance entendue face à ce mouvement commémoratif, c'est tellement loin de tout ce qui a fondé le combat et la vie de Nelson Mandela. C'est finalement le pire hommage qu'on puisse lui faire. Et le signe que nous avons définitivement changé d'époque. 

Madiba lives !

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Alors que nous tournions dans l'Afrique Australe avec Ralph Lavital et Nicolas Pelage en juin dernier, Nelson Mandela était admis à l'Hôpital, et tout le monde autour de nous attendait l'annonce imminente de sa mort. Au point que notre concert de Johannesburg fut annulé. J'ai écris cette chanson toute simple que nous avons appelée Madiba et que nous avons jouée au festival de Grahamstown et finalement, après moultes négociations, dans une salle de réunion de l'Institut Français à Johannesburg. Nous l'avons enregistrée à notre retour à Paris en Juillet dernier. C'est notre modeste hommage à un grand homme dont l'engagement, le parcours et le sourire vont continuer longtemps de nous inspirer. 


mercredi 4 décembre 2013

Bird lives !

En prolongement du précédent billet... Dans cette rare interview du génie par Paul Desmond, Charlie Parker explique que sa technique extraordinaire est le fruit de son travail, ni plus ni moins. Comme le cirage donne à une paire de chaussure son lustre, le travail donne au talent son éclat (la métaphore est de lui). Il confie que pendant plusieurs années, il a travaillé son instrument de 11 à 15 heures pas jour. Il parle de l'étude (schooling) qui est absolument nécessaire pour révéler le talent, en citant l'exemple d'Albert Einstein. Il évoque toute forme d'étude, mais Parker n'a jamais fait d'autre école de musique que celle des orchestres de Kansas City, des nombreuses jams sessions de la ville, et des relevés des maîtres sur disques. Cet apprentissage est toujours de mise aujourd'hui et continue de produire des musiciens essentiels. Pour en avoir parlé avec lui, je sais que c'est avec cette pratique que Mark Turner s'est forgé son identité.

samedi 30 novembre 2013

Enseignement Vs apprentissage

Simon Goubert est un musicien exceptionnel, de ceux qui font de la France une terre de jazz. Son parcours est exemplaire à plus d'un titre et il continue, à travers ses nombreux projets et collaborations, de produire une musique d'une grande fraicheur et intégrité. D'ailleurs l'intégrité est un mot qui lui va bien et il vient de m'en donner une nouvelle preuve. 

photo Yann Renoult
Je l'avais contacté par email il y a quelques temps parce que je voulais qu'il témoigne devant ma caméra, comme d'autres l'avaient fait avant lui. Comme je n'avais pas de réponses, je l'ai appelé et c'est sans détour qu'il m'a donné les raisons de son silence : en désaccord avec mes prises de position récentes, que ce soit sur le Duc ou sur la nomination d'Olivier Benoit à la tête de l'ONJ, il ne pouvait accepter de se soumettre à mes questions. Du coup, nous avons engagé une discussion sur les thèmes de ces désaccords, discussion passionnante et hautement enrichissante pour moi. 

Au delà du cas particulier de l'ONJ (auquel, à part cette nouvelle édition, Simon a toujours été invité à participer, invitations systématiquement déclinées) sur lequel je reviendrai peut-être - ou pas - notre conversation a très vite porté sur la situation des jeunes musiciens et des nombreuses écoles qui se sont multipliées ces dernières années. C'est un fait qu'aujourd'hui, il y a dix fois plus de musiciens qu'il y a vingt ans, alors que les lieux de diffusion n'ont pas suivis cette même expansion sur tout le territoire, et certainement pas à Paris qui a vu tant de scènes disparaître. C'est même cette réalité qui avait motivé notre engagement il y a deux ans.  

Simon me disait que son principal regret aujourd'hui, c'était l'absence de clubs ouverts toute la nuit où aller jammer et où retrouver une communauté qui semble désormais décimée. Pour ma part, je me souviens des bœufs où j'allais à la fin des années 80, et je me rappelle même un soir au Duc où Simon m'avait fait monter sur scène. Il m'avait accompagné avec l'intensité qui a fait sa réputation, sans jamais me baby-siter. C'est un moment que je n'ai jamais oublié, où j'ai appris beaucoup plus que dans les salles du CIM où je trainais à l'époque (CIM qui était un immense bordel, il faut bien l'avouer, mais aussi un lieu de rencontre sans équivalent à Paris, en grande partie grâce au regretté Alain Guerrini).

De l'apprentissage de cette musique dépend évidemment la forme que prendra celle-ci. Avec l'apparition de tous ces lieux d'enseignements, écoles associatives, et classes de jazz dans les conservatoires, on est passé d'un apprentissage en clubs à un apprentissage en classe. Cette transition est tout sauf anodine. Pendant des décennies, les musiciens de jazz étaient tous des musiciens de clubs. Aujourd'hui, une partie toujours plus importante de jeunes musiciens émergent sans être passés par cette école qui permettait aux pousses encore très vertes de se frotter à leurs aînés bienveillants, mais exigeants tout autant. C'était une école ancrée dans le réel, contrairement aux écoles d'aujourd'hui qui sont des bulles où l'élève évolue en vase clos, souvent bien loin des réalités de la vraie vie. Et puis ce brassage opérait une transmission naturelle tout en entretenant une communauté intergénérationnelle.

Simon Goubert, comme tant d'autres de sa génération, est un musicien de club. C'est cette culture qui l'a construit, c'est ainsi qu'il est devenu le musicien magnifique qu'il est aujourd'hui. Ce chemin, beaucoup continuent de l'emprunter, ici comme ailleurs, car rien ne remplace l'expérience de la scène et cet échange entre les générations. Expériences qui sont beaucoup plus compliquées à reproduire en salle de classe. Il y a également une notion de compagnonnage - qui reste encore très vive à New York - qui tend peu à peu à disparaître à mesure que les clubs n'abritent plus ces échanges et ne répondent plus à cette mission d'accueil.

Mais justement, puisque ces lieux se sont raréfiés, il incombe désormais aux écoles de remplir cette fonction, ce qui leur pose de nouveaux défis. Enseigner le jazz, c'est aussi offrir cette expérience de partage, ce rite de passage sur scène. C'est une question que nous nous posons constamment à l'EDIM où j'enseigne, et c'est pourquoi nous avons mis en place des rendez-vous réguliers au Sunside où nous présentons des groupes issus de l'école en première partie de soirée avant de proposer un jam session ouverte à tous (élèves de l'école ou non, l'entrée du club étant gratuite ces soirs-là). Il est malheureusement de plus en plus difficile de faire comprendre aux élèves l'importance de ces échanges. Pourquoi sortir quand je peux écouter la musique à la maison, gratuitement sur YouTube ? C'est aussi la question de l'engagement et du collectif, questions centrales dans le jazz.

Avec l’avènement des écoles, et plus particulièrement des classes de jazz en conservatoire, cette musique a connu un changement profond ces dernières années, une véritable métamorphose. D'excellentes choses en sont sorties, c'est certain, mais quelque chose s'est peut-être perdu aussi. À commencer par une communauté qui s'est pixelisée en une multitude de tribus de moins en moins liées entre elles. C'est peut-être aussi pour cela que nous sommes moins visibles, et moins audibles. Ce sont des questions essentielles car elles déterminent les formes que prendront les musiques, et la manière dont celles-ci seront jouées et partagées dans les années à venir.

Un colloque de deux jours s'est tenu à Chalon-Sur-Saône en juin dernier sur la question de l'insertion professionnelle du musicien de jazz. De nombreux intervenants sont venus débattre de ces questions qui furent au cœur de notre réflexion quand nous planchions sur notre rapport il y a deux ans. Le pianiste Bob Revel a rédigé une synthèse que vous pouvez télécharger ICI, et qui nourrira cette réflexion pour ceux qu'elle intéresse.

mercredi 23 octobre 2013

Les gestes du phrasé

Une étude anglaise récemment publiée dans le Compte-rendu de l'Académie des Sciences a démontré que la grande majorité d'entre nous écoute la musique avec ses yeux plus que ses oreilles. Plus le musicien multiplie les manifestations physiques de son implication en jouant, plus il a des chances de toucher son public, peut importe finalement ce qu'il joue. C'est vrai dans le classique, malheureusement dans le jazz aussi, et ça explique bien des succès récents. 

Qu'on revienne pourtant aux rares vidéos de Charlie Parker comme celle-ci avec Coleman Hawkins où les deux hommes sont tout entiers dédiés à leur phrasé. Cette façon si naturelle et élégante - à la fois détendue et centrée - de jouer était la norme pour tous les musiciens de l'époque. Songez aux quintets de Miles Davis où chacun est quasiment immobile tout en jouant une musique explosive. Regardez Coltrane ; nul besoin de se tordre dans tous les sens pour produire un des discours les plus intenses de l'histoire de cette musique.

Je me souviens que ma vielle professeur au conservatoire d'Aix en Provence, Mademoiselle Courtin, me disait toujours qu'il ne fallait pas disperser son énergie inutilement en gestes ostentatoires parce que le phrasé exige trop de concentration. Toute cette énergie perdue, l'est avant tout pour le discours musical. Car ce que le phrasé dit, le geste n'a pas à la redire, et ça marche dans l'autre sens : le geste finit par dire ce que le discours ne parvient pas à exprimer. Plus on gesticule sur scène, moins on phrase réellement pour ne plus produire qu'un jeu saturé d'effets éculés, à l'énergie puérile et sans substance. Dans ce contexte, plus d'autre choix que d'écouter avec ses yeux.

Bien sur, la majorité des musiciens de jazz continue aujourd'hui de perpétuer cette tradition du phrasé, mais ce ne sont pas toujours ceux que vous verrez dans les festivals cet été.



Dans son journal, Julien Green a écrit ; la plupart des hommes trahissent leur jeunesse. Aucun doute à voir notre classe politique. C'est aussi pourquoi il vaut mieux toujours garder les yeux - et les oreilles - sur les jeunes, ceux-là même qui sont descendus dans les rues ces derniers jours pour rappeler à la France déboussolée des valeurs essentielles.

Voici deux films réalisés au Studio la Caisse Claire, à Sceaux, avec deux groupes que j'ai suivi dans le cadre d'un cursus Post DEM Jazz que j'anime à l'EDIM où j'enseigne. Il s'agît d'accompagner une formation déjà constituée dont au moins un membre a obtenu son DEM jazz. Nous nous voyons une fois par mois pendant huit mois et à l'issue de cette période, nous enregistrons le fruit de leur travail. Pour qu'ils puissent produire quelque chose d’intéressant, il faut évidemment qu'il y ait un engagement régulier et du travail entre chaque séance de la part des musiciens. Nombre d'entre eux ont obtenu leurs diplômes chez nous, et nous sommes fiers aujourd'hui de les voir grandir hors de nos murs.

Des groupes comme ceux-là, il en existe des centaines - des milliers ? - partout en France. Bien souvent, vous ne les entendrez pas dans les clubs mais plutôt dans des petits bars où il n'attendent que vous pour prolonger cette longue tradition d'échange.

mercredi 2 octobre 2013

Notre amour est intact

J'ai pris connaissance seulement récemment d'une prise de position qui remonte à deux ans déjà du grand guitariste Kurt Rosenwinkel, sans doute un des musiciens de sa génération les plus influents à travers le monde. Il dit ceci (la traduction est de mon fait, mais vous trouverez un article à ce sujet sur l'excellent blog de Peter Hum sur Ottawa Citizen) :

Kurt Rosenwinkel
"La plupart du jazz aujourd'hui craint (...) S'il vous plait, peut-on faire en sorte que la musique ne craigne pas ? Et ne pas faire semblant quand c'est le cas. Prendre le problème à bras le corps, S'il vous plait ! Juste faire de la meilleur musique, car on dirait que les musiciens se disent que c'est cool de faire n'importe quoi. Ce n'est pas cool. Ce n'est pas cool pour moi quand la plupart de la musique est horrible et que les gens pensent à raison que le jazz craint. Ce qui est le cas, la plupart du temps...". 

Ce à quoi, l'excellent bassiste Dwayne Burno répond : "La plupart du jazz aujourd'hui craint parce que trop peu de gens se soucient de jouer ce qu'ils croient être le jazz, ou même savent ce qu'il est ou réellement ce à quoi il devrait ressembler. Ruinés par l’écueil de l'argent des universités, je rigole de tous ces gamins qui ont un master en jazz et qui ne peuvent pas jouer un blues, une anatole, une ballade, s'assoir au piano et accompagner deux grilles de blues swing, ou tout simplement swinger sur leurs instruments. Tout le monde veut produire un jazz hybride , un magic bullshit elixir (je ne veux/peux pas traduire ça...) alors qu'au fond, ce sont surtout des fans de rock qui pensent que le jazz, c'est ce truc cool où il n'y a pas de règles. Il y a même un manifeste bidon que vous pouvez acheter qui explique comment vous pouvez maitriser cette musique sans effort, et bla bla bla bla bla. POURTANT, personne ne maitrise rien au point de surpasser les MAÎTRES tels que Tatum, Monk, Ellington, Coltrane, Parker, Gillepsie, Basie et tant d'autres qui ne tiendraient pas ici. La réponse idiote serait de dire combien le swing est une chose vieille et dépassée. Je reviens à ma déclaration où je disais qu'il y a beaucoup trop de monde qui pensent qu'ils savent ce qu'est la musique alors qu'ils ne sont même pas sur la même planète et n'entendent pas les fondamentaux les plus élémentaires, comme savoir swinger et faire de la musique qui sonne bien aux oreilles. Ce n'est pas notre boulot de permettre à des trous du cul à Beatdown (jeux de mots en référence à DownBeat) et JazzTimes, ou toutes autres publications pompeuses, de dicter quelle direction la musique doit prendre du haut de leur ignorance ou de leur haine et manque de respect pour la musique comme lieu d'expression et de créativité, et forum de l'art qu'elle est réellement. Notre boulot en tant que musicien, c'est de soulager et de soigner l'âme de ceux qui nous écoutent. Nous devrons aussi produire de l'émotion et des sentiments et provoquer des pensées contemplatives. Mais la volée de bois vert que je vais recevoir après que j'ai envoyé ce texte ne viendra pas de ceux qui savent jouer cette musique. Il viendra des poseurs et des charlatans qui œuvrent tous les jours à se méprendre et à tromper les ignorants qui réussiront à écouter leur musique de merde, parce que la vérité fait mal".

Dwayne Burno
C'est clairement l'expression d'une grande frustration qui peut être taxée d'excessive mais qu'on aurait grand tord de juger insignifiante pour autant. Car cette frustration est bien plus réelle et partagée que le silence des musiciens pourrait parfois le laisser croire. J'entends déjà les critiques que va provoquer ce post : encore une prise de position discriminante, l'expression d'une chapelle. C'est plus facile de renvoyer les musiciens aux styles qu'ils pratiquent et de les opposer entre eux que d'entendre ce qui est réellement dit ici. Car le style n'est absolument pas le problème. Je compare toujours le style de jazz au style vestimentaire. Cela ne doit jamais être une question discriminante. 

La question, c'est celle des fondamentaux qui doivent être au cœur de notre engagement de musicien, quelque soit le style que nous endossons. De Tatum, à Monk, à Paul Bley, à Ornette Coleman, à Wayne Shorter, à Michael Brecker, à Bud Powell, à Andrew Hill, à Alain Jean-Marie, à Shirley Horn, à Nelson Veras, à Mark Turner, à Steve Coleman, ce sont les mêmes fondamentaux qui confèrent à leurs musiques sa valeur, sa pertinence, sa permanence et son appartenance à la grande famille du jazz : le placement, le son, la maitrise de l'instrument, le sens mélodique, l'invention de l'instant, l'intuition harmonique, l'intelligence physique de la forme, la capacité d'abandon, le rapport charnel au temps et au rythme, l'interlpay, la réactivité du jeu collectif, la culture, la connaissance et le goût des maîtres… Autant d'éléments objectifs qui constituent une grille de lecture et permettent de constater combien le jazz est toujours vivant aujourd'hui - plus que jamais - et qu'il ne faut surtout pas opérer de hiérarchie des styles. Il est vivant précisément parce que cohabitent dans un même moment historique tant de styles différents qui partagent les mêmes fondamentaux. Mais encore faut-il les comprendre, les entendre, afin de faire la distinction entre les propositions sincères et légitimes de celles qui le sont moins. 
Bud Powell

Il n'y a pas de Jazz de création. Cette expression est abominable. Elle porte en elle tout ce qui m'indigne dans le traitement ce cette musique en France. Qui peut se poser en créateur aujourd'hui ? Avec cette notion, on est de plein pieds dans la discrimination, la vraie, car on opère une hiérarchie et on méprise tout ce qui fait la richesse de cette musique, sa diversité et son essence. Il est de notre rôle, nous les musiciens qui produisons cette musique, de le dire aujourd'hui, et je suis surpris de voir que malgré les moyens dont nous disposons avec internet, nous les mettons si peu à profit pour exprimer cette vérité. La peur semble toujours plus envahissante, comme si nous avions complètement intégré le rapport de force implacable qui voudrait que nous ne soyons plus autorisé à dire nos frustrations mais uniquement nos "actualités", notre story-telling, nos auto-promotions qui finissent toutes par s'annihiler dans le brouhaha de nos individualismes additionnés. 

À ceux qui disent que nous sommes aigris, je leur réponds que nous pouvons être frustrés sans pourtant devenir aigris. Frustrés de constater que les intermédiaires qui sont censés favoriser les échanges entre les musiciens et le public produisent toujours plus de filtres discriminants basés sur des critères que nous dénonçons comme étant illégitimes (création, bancables, etc.). Frustrés d'être les otages des ces intermédiaires et de voir notre musique confisquée par une poignée d'idéologues ou de marchands. Mais aigris non, pas du tout. Venez à nos concerts (Dwayne Burno dans le quintet de Jeremy Pelt par exemple, ou Steve Coleman ou le magnifique Alain Jean-Marie dans n'importe quel contexte), venez à nos cours, regardez comment nous continuons de produire notre musique malgré cet environnement défavorable, écoutez nos disques, et vous verrez combien notre amour du jazz est non seulement intact, mais encore plus fort chaque jours.