dimanche 29 janvier 2017

Tradition Vs Innovation

J'ai traduit et reproduit ici (avec son un autorisation) un article que le bassiste Ronan Guilfoyle a publié sur son blog il y a trois jours et qui dit à sa manière ce que j'écris ici depuis bientôt six ans. Il n'y a pas à choisir entre tradition et innovation puisqu'elles sont les deux faces d'une même musique, le jazz. Autrement dit, le style n'a pas à être débattu, mais bien plutôt la façon dont il est porté, exactement comme le style vestimentaire. Je n'ai rien changé ni omis dans cet article, et j'ai essayé d'en faire la traduction la plus fidèle en reprenant les images et les vidéos qui l'illustraient.

Wayne Shorter. photo - Robert Ascroft
Il y a un musicien New-Yorkais avec lequel je suis ami sur Facebook. C’est un bon musicien, bien connu de la scène là-bas, qui a joué avec de nombreuses légendes du jazz, dont beaucoup ont disparu aujourd’hui. La plupart de ses posts sur Facebook prennent la forme de messages d’avertissement à la jeune génération de musiciens de jazz, laquelle il voit comme étant dénuée des vraies vertus du jazz, déconnectées de la tradition. Une vidéo d’un grand maître du passé est généralement accompagnée d’un commentaire qui souligne l’inhabilité des plus jeunes à jouer dans le style et la tradition de ce maître et les reproches souvent incluent une remarque désobligeante sur leur métrique impaires et leurs gammes “bizarres”. Le message est ; vous les jeunes, vous pensez que vous êtes incroyables avec vos gammes et vos rythmes complexes, mais vous n’avez pas le droit d’évaluer votre travail de la sorte parce que vous ne pouvez pas jouer cette musique (play the real shit), vous ne connaissez pas la tradition, et n’avez pas été à l’école des maîtres comme je l’ai été.

De l’autre côté, il y a ceux qui disent que les standard en 4/4 ternaire (swing) ont eu leur date de péremption il y a 40 ans, que cet idiome est uniquement joué aujourd’hui parce que les écoles insistent là-dessus et que ce style n’a pas de sens au 21ème siècle. En Europe en particulier, c’est un point de vu communément partagé par les jeunes musiciens. Le message est ; je suis un jeune musicien qui a grandi en écoutant plein de musiques différentes par rapport aux générations précédentes. Je n’ai pas d’affinités ou de connexions avec le répertoire des standards et l’idiome du jazz ternaire, alors pourquoi devrais-je perdre mon temps à imiter quelque chose auquel je ne crois pas ?

Les tensions et conflits entre les musiciens qui se voient garant de la grande tradition et ceux qui pensent être des pionniers qui n’ont pas besoin de faire de révérence au passé, ces tensions existent dans le jazz depuis 70 ans. C’est peut-être encore plus vieux, mais c’est très présent durant l’ère du be-bop, quand des musiciens de swing ou de styles antérieurs ont souffert commercialement (et parfois ont été délaissés par la critique) avec l’essor de la révolution be-bop. Louis Armstrong, lui-même, un grands innovateurs du jazz, qualifiait le be-bop de « musique chinoise ». Voilà un homme qui a été un pionnier à son heure, un géant de cette musique, et qui s'est senti menacé, ou au moins très mal à l’aise, avec une musique qu’il a perçue comme déconnectée de la tradition à laquelle il s’identifiait.


Louis Armstrong
Pour moi, l’idée que tu dois jouer la tradition pour prouver ta légitimité, ou l’idée que jouer la tradition valide automatiquement ton travail, sont toutes deux trop simplistes et pas assez nuancées pour englober la multiplicité des facettes du jazz. J’ai grandi en écoutant du jazz basé sur le swing et les standards, et c’est ce matériel que j’ai travaillé quand j’ai appris cette musique - jouer avec des musiciens plus âgés, jouer des morceaux, apprendre des tonnes de standards, connaitre les enregistrements de référence, s’immerger dans la tradition de cette musique. Mais je me suis intéressé à d’autres musiques, et à mesure que je les intégrais à celle que je jouais, j’ai pu faire l’expérience de la dérision et de la suspicion que cette approche à provoqué chez des musiciens plus âgés confrontés aux intérêts et aux goûts différents des jeunes qu’ils ne considèrent pas légitimes.

Je me retrouve dans les deux camps - je crois fermement à la tradition du jazz et ses valeurs fondamentales - swing, blues, standards, et je vénère les grandes figures de cette musique. Mais je vois l’innovation et le développement d’idées nouvelles également comme une valeur fondamentale du jazz. Depuis ses débuts, le jazz a été un mouvement résolument moderniste. Cette tradition de l’innovation, d’individualité, l’idée de toujours faire avancer la musique ont été présentes depuis les plus jeunes années. Armstrong, Jelly Roll Morton, Duke Ellington - tous ces géants été vénérés pour leurs innovations, pas pour leur révérence aux gloires passées. 


Jelly Roll Morton
En réfléchissant au sens à donner à cette tension entre l’innovation et la tradition, je pense qu’il y a une valeur importante trop souvent négligée et pourtant déterminante pour juger d’une performance de jazz ; l’expression personnelle. L’authenticité et la personnalité, plutôt que le style, sont les qualités les plus importantes, et celles qui doivent être mises en avant pour donner du poids à toute performance. C’est intéressant de voir que chaque camp pense être radicalement différent de l’autre, tout en proférant les mêmes accusations stéréotypées ; la musique de l’autre camp sonne toujours pareille. Pour les traditionalistes, la musique de la jeune génération est marquée par une complexité désincarnée, cérébrale simplement pour le plaisir de l’être, et dénuée de groove. Pour les non-traditionalistes, la musique des traditionalistes est marquée par des clichés, des tics et des phrases jouées jusqu’à la nausée. Mais toutes ces accusations ne sont vraies que si la musique est mal jouée ! Si elle est bien jouée avec de vraies personnalités, les moyens d’expressions, qu’ils soient traditionnels ou pas, n’ont pas d’importance. La vibe et la personnalité font tout - le style n’est qu’une question de goût et d’histoire personnels.

Prenons quelques exemples dans le spectre du jazz. En premier, voici un morceau d’un album que j’ai beaucoup écouté du saxophoniste ténor suisse Roman Schwaller (reproduit ici avec sa permission). C’est tiré de son album « The Thurgovian Suite » qui présente un groupe de musiciens originaires d’Australie, d’Europe et des États-Unis (démontrant l’universalité de l’idiome swing) qui joue des originaux de Roman. La musique est sans aucun doute de facture swing moderne avec les valeurs typiques associées aux meilleurs représentants du genre ; un groove en béton, des solos magnifiques, un ensemble très soudé et une interaction réelle entre la rythmique et les solistes. La vibe de tout l’album est vibrante et quiconque critiquerait cette filiation traditionnelle passerait complètement à côté de la beauté, de la musicalité et de l’unité de ce groupe.


Wayne Shorter, octogénaire, est toujours bien ancré dans le camp expérimental. Dans une interview récente, il a dit « je crois toujours dans le futur du jazz. Je ne l’échange pas contre la nostalgie ». D’une certaine façon, il est le lien parfait entre les deux points de vue ; musicien ayant joué et émergé au plus haut niveau de la tradition, il a toujours été un pionnier et un innovateur. Dans cet extrait d’un concert avec son désormais classique quartet, il joue un morceau avec un rythme binaire (backbeat) plutôt que ternaire (swing), avec des solos plus collectifs qu’individuels, et pourtant débordant de l’énergie et de l’atmosphère propre au jazz. Cette musique a un pied dans la tradition des morceaux à grille harmonique, mais un modus operandi collectif qu’on n’entendra pas dans un morceau typiquement swing.



Finalement, quelque chose d’assez different : la musique du saxophoniste John O’Gallagher basée sur les compositions d’une icône du 20ème siècle, Anton Webern. C’est une musique complexe sur le plan harmonique comme sur le plan rythmique, et là encore on retrouve l’énergie, l’interaction entre les solistes et la rythmique qui sont propres au jazz, quelque soit l’époque ou le style.



Le débat pour déterminer quel est le style qui représente le « vrai jazz » devrait davantage se concentrer sur la maitrise du langage que l’improvisateur a choisi d’exprimer plutôt que sur son style. Jouer swing ne fait pas automatiquement de toi un mec démodé, et le délaisser ne te rendra pas nécessairement inauthentique non plus dans la sphère du jazz. En définitive, il s’agit simplement de jouer de la bonne musique : concentrons-nous là-dessus et laissons ces débats bien trop rebattus. La tradition est magnifique dans de bonnes mains, tout comme l’innovation : point n'est besoin de choisir.

Ronan Guilfoyle

Je rajouterai une chose qui n'est pas soulignée ici et qui me paraît importante. Tous les musiciens qui sont cités en exemples connaissent intimement la musique de leurs ainés. Ils l'ont étudiée, et ils continuent de la jouer et de l'aimer. C'est évident avec Shorter, mais c'est aussi le cas de John O'Gallagher et de ses musiciens que j'ai eu l'occasion d'entendre dans de nombreux contextes très différents. C'est ce bagage, cette filiation qui donne de la chaire à leur musique.  

Quand nous faisons relever des solos de Rollins ou de Art Farmer à nos élèves c'est pour leur montrer des exemples extraordinaires qui, on l'espère, guideront leur pas, quelque soit le style qu'ils choisiront. Le lyrisme, la puissance mélodique, le swing, l'inventivité, la prise de risque, l'audace, le sens de l'espace, la capacité à se projeter dans le présent sans rien préméditer... autant de qualités qui font les musiques qu'on aime, tous styles confondus. Je ne crois pas qu'on puisse produire une musique qui tend à cette excellence si on n'a pas fait ce chemin.


2 commentaires:

  1. Bonjour à tous,
    je pense qu'il est impossible aujourd'hui de définir ce qui est du jazz et ce qui n'en est pas d'un point de vue purement stylistique.
    Par contre,on peut facilement définir un musicien de jazz:c'est évidemment un musicien qui connait et pratique (ou a pratiqué)la tradition du jazz.Concrètement,je dirais que l'identité d'un musicien de jazz,c'est la connaissance des standards c'est à dire de l'"american song book" et des compositions des musiciens emblématiques de cette musique:Duke,Bird,Bud,Monk,Trane,Rollins,Horace Silver,etc,etc,etc...
    Quand un musicien de jazz "authentique" (selon cette définition) joue,on peut appeler sa musique du jazz.On peut aussi choisir de ne pas l'appeler jazz nottament quand elle est "moderne" (rythme,orchestration,etc...) et/ou mélangée à d'autres musiques (musique du monde,éléctronique,pop,etc..).La question n'est pas la.
    Par contre,il est inconcevable pour moi que des musiciens qui n'ont pas de culture et de connaissance de cette musique appelent leur musique du jazz.Heureusement,la plupart ne le font pas,malheureusement les critiques et programmateurs le font pour eux.Le resultat est une grande confusion sur la musique de jazz aujourd'hui.
    Cette définition du musicien de jazz ne traite pas de l'aspect créatif,expressif,lyrique d'un musicien.Qui peut juger de cela objectivement?
    Cette définition a l'avantage d'etre exclusive tout en étant totalement ouverte stylistiquement.
    Alors,amis musiciens,si pour vous il est important de vous définir comme musicien de jazz,il est fondamental de connaitre (par la pratique) la tradition.Partant de la,à chacun de trouver son chant et son identité,c'est la démarche de l'artiste et c'est un vaste sujet.
    Cordialement,
    Gael Horellou


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  2. Tout est dit....tu l'as écrit....je le pense !!...quand tu coupes les racines d'un arbre...IL MEURE !!!!
    Cordialement...

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